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Anouk Grinberg déflore Molly Bloom en l’effleurant

La nuit, je mens… chantait Alain Bashung. Molly Bloom, elle, au contraire se révèle. Et prend un express vers la félicité en disant la vérité. Sa vérité, celle qui sort en un torrent de mots que rien ne peut cette nuit-là endiguer. Pour son retour sur les planches, Anouk Grinberg n’a pas choisi la facilité. Perdue de vue au cinéma, l’ex-égérie de Bertrand Blier embrasse un morceau de bravoure, le monologue final de l’Ulysse de Joyce. A lui seul, le roman paillard et polyphonique bouleverse la littérature moderne. Et doit certainement la censure de sa parution en Angleterre au début des années 20, à ce dernier chapitre qui paraissait obscène.

MOLLY BLOOM (M.Paquin et B.Masson 2012)Toutes photos © Pascal Victor / Artcomart

En une seule phrase galopant en zigzags sans la moindre ponctuation sur une soixantaine de pages, la femme de Leopold Bloom surgit pour soulager sa conscience et ses entrailles. En pleine nuit, elle se parle à elle-même plus qu’à ce mari roublard, rentré de sa virée épique dans tout Dublin pour s’effondrer au lit, et s’endormir tête bêche sans prêter attention à sa « fleur de montagne ».

La petite chanteuse de cabaret, qui préfère aux airs irlandais l’Ave Maria de Gounod, a pourtant des choses à lui dire. Alors qu’elle vient de le tromper, pour la première fois, avec Boylan, un imprésario – les draps sont encore chauds, Molly se saigne par la pensée qui déboule en désordre, purge griefs et insatisfactions avec verdeur :

« il essaye de faire de moi une pute il y arrivera jamais il ferait mieux de laisser tomber maintenant à l’âge qu’il a ça vous détruit une femme et y a pas de plaisir à faire semblant d’aimer ça jusqu’à ce qu’il jouisse et alors je me finis comme je peux et ça vous fait les lèvres pâles de toute façon »

Nostalgie aidant, elle retrace son éducation sentimentale à la dure à Gibraltar et parsème ses fantasmes pour tout ce qui porte un uniforme. Tour à tour rougissante et goguenarde, elle tient la chronique de ses déceptions avec l’engeance masculine,

« où est-ce qu’elle est leur fameuse intelligence je voudrais bien le savoir leur matière grise elle est toute dans leur queue voilà ce que je pense »

puis prend conscience des ravages du temps sur le couple, blâmant Leopold de son manque d’amour. Un amour enfoui, ou en fuite depuis une dizaine d’années et la disparition d’un fils, quasi mort-né.

« c’est miracle que je sois pas devenue une vieille sorcière toute ratatinée à force de vivre avec lui qui est si froid il m’embrasse jamais »

Avant de se remémorer l’ivresse de leur rencontre, et de revoir la demande en mariage percer la chape de plomb qui les recouvre, à l’issue du monologue :

« j’ai pensé bon autant lui qu’un autre […] et d’abord je l’ai entouré de mes bras oui et je l’ai attiré tout contre moi comme ça il pouvait sentir tout mes seins mon odeur oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui. »

 MOLLY BLOOM (M.Paquin et B.Masson 2012)

D’autres comédiennes, de Garance à Céline Sallette, ont surfé sur ce torrent impudique. Il y a vingt ans, Hélène Vincent semblait en concevoir un grand appétit. La performance, c’est vrai, est de taille. A la lecture, le texte éreinte par ses va-et-vient incessants entre le passé et le présent d’un mal-être égrillard. Comment le comprendre sans noyer l’auditoire ? Anouk Grinberg ne le mord pas à pleines dents. Ni du bout des lèvres. Elle s’immisce pas à pas, et le public avec, dans la peau d’une femme sans illusion, toujours un peu enfant. Et c’est sa voix qui prend le pouls de la représentation.

Au début, son parti pris est difficile. Il a peut-être découragé le premier metteur en scène avec qui elle a travaillé. Elle est depuis son départ seul maître à bord – Marc Paquien et Blandine Masson, crédités, sont juste des « complices ». Dans la pénombre de la chambre à coucher, on commence par ne pas l’entendre. Du moins pas très bien. Il faut tendre l’oreille. S’habituer au phrasé, comme l’œil fraie son chemin dans le noir. Anouk Grinberg découvre Molly Bloom par le murmure.

Quand on se confesse, on ne fait pas le fier, on démarre mezzo voce. Passées les premières impuretés, on s’enhardit. Sans pour autant gueuler son soulagement dans l’église. L’actrice suit ce mouvement en modulant d’un souffle rauque à des accents gouailleurs. Son interprétation ainsi n’a rien de sacré. Elle imprime à Molly son ingénuité, ce caractère enfantin déjà perçu dans de précédents rôles. Et si le personnage vibre à travers sa voix, le texte lui transpire de ses gestes.

 MOLLY BLOOM (M.Paquin et B.Masson 2012)

Au bord du lit en fer où cuve Léopold, Molly Bloom brasse rêves et souvenirs. Tout juste éclairée d’un halo, Anouk Grinberg, en peignoir élimé et collant noir, s’oriente dans le flot de ses idées sans quitter le matelas. Elle marque ses hésitations d’une main levée, ses audaces en écartant les jambes. Les postures varient selon que le monologue s’emballe, ou au contraire trébuche.

A son habitude, celle qui se fait trop rare, s’isole dans la peinture ou ses lectures, use de son corps au plus juste. Depuis la publication d’Ulysse, en 1922 à Paris, on se demande qui se cache derrière la Pénélope dublinoise. Joyce lui-même ? Son épouse, Nora Barnacle ? En une heure, Anouk Grinberg la discrète n’a pas de mal à nous convaincre que Molly Bloom, c’est elle.

Spectacle créé le 30 novembre 2012 aux Bouffes du Nord, Paris

Du 4 au 14 décembre au TNP, Villeurbanne
Du 14 au 24 janvier 2014, reprise aux Bouffes du Nord
Du 29 janvier au 2 février au théâtre Kleber-Méleau, Renens-Malley près de Lausanne
Les 7 et 8 février au théâtre de Grasse

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Classé dans Littérature, Théâtre