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Guillaume le conquérant

Avant d’en faire un film, Guillaume Gallienne a d’abord transféré sur scène sa quête d’identité contrariée. Le sociétaire de la Comédie française en a tiré un solo à la fois trivial et gracile, partagé entre aventures rocambolesques et portrait de famille. Il l’a joué trois ans durant, en marge de ses rôles sous-exposés dans la « maison de Molière ». Alors plus connu pour ses Bonus sur Canal +, parodies futées et futiles du cinéma, le comédien m’a parlé de son spectacle, et déjà un peu du film, plébiscité à Cannes, qui sort ce mercredi.

Après vous avoir vu à la Comédie française, Olivier Meyer vous a donné carte blanche pour jouer dans son Théâtre de l’Ouest parisien. Pourquoi en avoir fait un spectacle sur vous, votre histoire ?

Carte blanche, cela veut dire : « C’est juste moi ». Si c’est juste moi, soyons dans le vrai, juste le vrai. J’ai donc voulu raconter ma quête d’identité, sexuelle en l’occurrence, dans tout ce qu’elle a d’accidents, de folie. Au fil de ma vie, je me suis aperçu que, quand je rapportais ces anecdotes à mes ami(e)s, ils hurlaient de rire pour des choses qui, à mes yeux, n’étaient pas drôles. A partir du moment où ce qui m’est arrivé est raconté, il y a une distance qui s’instaure, et c’est cette distance qui fait rire. D’un coup, cela devient intéressant d’un point de vue dramaturgique.

Si l’on reste sur ce point de vue artistique, il y autre chose qui m’intéresse, c’est, donc, la vérité. Je me suis rendu compte que beaucoup de gens de ma génération ont souffert d’avoir été étiqueté avant de pouvoir découvrir eux-mêmes leur propre sexualité. Sous prétexte qu’un jeune homme était passif, on disait qu’il était un peu pédé, voilà. Les tabous étaient tombés, on avait enfin le droit d’en parler. Cette impudeur a fait beaucoup de dégâts.

Comment trouver le ton juste du spectacle, ne pas sombrer dans les clichés, la caricature ?

J’ai commencé par écrire des choses un peu méchantes, un peu violentes, du règlement de comptes. J’ai tout rayé. Le but n’était pas de faire une émission de Mireille Dumas. Au théâtre, il faut trouver la distance poétique. C’est Claude Mathieu [sa metteure en scène] qui a eu l’idée de mettre l’épisode en Espagne au début, de commencer par l’absurde. Le public rit d’abord sans connaître le sujet. S’il est très rieur, parfois trop, je le calme, je négocie le virage différemment. Je fais exprès de camper tout le décor, en ne faisant pas grand-chose d’ailleurs. Je passe d’un personnage à un autre. D’un seul geste. Tout ce que j’aime, c’est le mouvement. D’ailleurs, je suis en mouvement perpétuel.

Avez-vous aussi pensé le spectacle en fonction de vos rôles à la Comédie française ? Comme un moyen de sortir de votre registre là-bas ?

Ce qui m’a amusé, c’est d’amener dans un spectacle plus « populaire » que les classiques que je joue à la Comédie française, justement ce que m’ont appris ces classiques : ces moments d’adresse au public, de clarté, dans l’économie, dans l’épure. Je cherche la sincérité absolue. Je ne me moque jamais d’un personnage. C’est la situation qui le rend ridicule. Parfois je grossis le trait pour donner de la perspective. J’aime jouer là-dessus, cela permet au spectateur de faire des travellings avant, des travellings arrière. J’aime beaucoup travailler le gros plan et le plan large. Depuis tout petit.

Cela peut vous conduire jusqu’où ?

Au cinéma. Pour tout vous dire, au départ, je ne pensais pas interpréter mon histoire au théâtre, du moins pas tant que je suis à la Comédie française. J’en rêvais déjà en tant que film, j’avais déjà des réflexes narratifs quand je la racontais autour de moi. Et puis, le théâtre m’a rattrapé, comme toujours.

Ce personnage trop poli, mais aussi très curieux et inconscient, je veux le faire durer. Je n’adapte pas la pièce en film. J’écris une autre fiction, parce que je veux jouer et Guillaume et la mère. Ce garçon en décalage, qui en même temps accepte toujours la règle qu’on lui donne, pense toujours à ce que sa mère dirait. J’entends mieux la défendre, la rendre plus touchante, mieux faire comprendre ses sautes d’humeur.

« Tu seras une femme, mon fils »

Longtemps Guillaume Gallienne n’a pas su qui il était. Difficile à croire quand on voit ses Bonus sur Canal +, rare appendice valable à feu le Grand Journal de Michel Denisot. Entre farce et empathie, le comédien caméléon y détourne les coulisses d’un cinéma trop probe sur lui. A le surprendre à poil en Janet Leigh gaffeuse sous la douche de Psychose, on ne décèle rien de la fragilité qui l’assaillait depuis l’enfance et, comme il le nomme, un « malentendu » familial.

Pour s’en convaincre, toujours en riant mais avec la gorge nouée, il faut voir son spectacle, Les garçons et Guillaume, à table!. Lui, le serviteur zélé des grands textes à la Comédie française – entré en 1998, sociétaire depuis presque neuf ans- et sur France Inter, règle seul en scène son coming out… hétérosexuel. Le rejeton douillet de la fantasque et pas très tendre famille Gallienne n’a jamais cherché à contredire ses proches, surtout sa mère (elle lui donne toujours du « ma chérie… »), qui le considéraient comme tout, sauf un garçon. Le gamin s’est rêvé en fille, l’ado a tenté d’être homo pour se conformer au regard posé sur lui, avec ce que cela comporte d’« évènements absurdes ».

A 37 ans, après avoir trouvé sa voix chez un phoniatre, Guillaume Gallienne pouvait enfin raconter sa quête incroyable mais vraie d’identité. Aujourd’hui qu’il se sent plus aimé et compris – notamment dans le métier, il met à distance bienveillante cet enfant-là, encombrant quand on veut être acteur. « Moi, au départ, j’ai fait du théâtre pour ne surtout pas être moi-même, alors j’étais vraiment ringard. » Au point de tout accepter. Des rencontres l’ont révélé à lui-même. La danseuse Sylvie Guillem, par exemple : « Elle m’a dit, Guillaume, si votre génération accepte toute la merde qu’on lui propose, ne vous plaignez pas. On reconnaît un artiste par ses choix. Du coup, j’ai compris que j’avais non seulement le droit, mais le devoir de choisir. »

Désormais, même et surtout à la Comédie française où il a vu passer « tellement de grands cons qui se proclamaient les héritiers de Vitez sans en avoir la culture et l’humanité », il sait dire non à ces metteurs en scène dont seul l’ego prime. Ce qui compte, ce qui l’anime, c’est le « projet ». Et ce projet pour lui, au théâtre ou à la radio, c’est « chercher à rester fidèle à l’auteur ; entendre le texte, c’est vraiment cela qui me plaît ». D’où son impatience, au moment où je l’ai rencontré, à travailler le rôle d’Andreï dans les Trois Soeurs de Tchekhov avec le metteur en scène Alain Françon. « Moi, tellement bourge, tellement exubérant, tellement affecté… il a dû voir chez moi quelque chose qu’il veut creuser. »

Le comédien se sait encore un peu « vert », mais plus si indécis. Vent debout contre le politiquement correct tout en étant d’une exquise correction, il compte quelques certitudes. Dont celle de ne plus rechercher avec acharnement la compassion. « La provoquer, ce n’est pas intéressant. Elle vient si nécessaire. D’ailleurs, au spectacle, le public en a. Mais j’espère qu’il en a plus pour lui-même que pour moi. »

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Classé dans Cinéma, Théâtre

Pour Denis Podalydès, « Hyde n’est pas un monstre »

L’interprète de Rouletabille au cinéma jubile tout autant, sinon plus, au théâtre. Au risque de la saturation. Après avoir monté L’homme qui se hait à Chaillot, il reprend son rôle d’Harpagon au printemps à la Comédie française, crée Rituel pour une métamorphose fin avril à Marseille, puis redonne sa mise en scène de Cyrano de Bergerac à Paris en juillet. Tout en enchaînant les lectures, sur France Culture et ailleurs. Mais c’est bien (presque) seul en scène, dans la peau du docteur Jekyll et de M. Hyde, que Denis Podalydès donne sa pleine mesure pour encore quelques représentations, après trois ans de tournée. Le cas Jekyll, réinterprétation du mythe anglais, est une réussite subtile qu’il ne doit pas qu’à lui-même. Explications.

 

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©Elisabeth Carecchio

En quoi le dernier chapitre du roman de Robert Louis Stevenson vous a donné l’envie d’en tirer un monologue ?
Le désir du monologue est né avec la dualité du personnage. Avec l’idée que le docteur Jekyll ne peut plus rien faire contre cela, que ce qu’il a fait naître en lui, cet Edward Hyde qu’il croyait dominer, en le faisant apparaître et disparaître au moyen d’une potion, l’emporte sur lui-même, le domine à son tour, l’envahit jusqu’à ce qu’il en meurt. Comme dans La Mouche de Cronenberg, film qui m’a beaucoup stimulé.
Toute histoire de double fait aussi penser au comédien et son personnage. Un comédien n’existe qu’en raison de cette dualité. Maîtrise-t-on un personnage qui vous donne tant de plaisir à jouer? Jusqu’où aller (trop loin) pour lui donner corps?

Pourquoi avez-vous demandé à Christine Montalbetti de réécrire le texte ?
Le hasard a beaucoup joué. Je lis le roman. Il se trouve que je vois Christine à déjeuner. On en parle. L’idée me vient qu’elle pourrait écrire un texte à la fois autonome et reprenant les grands traits de l’histoire, et que j’en pourrais faire ma chose, un texte qui me résiste et que je puisse dompter. Le vrai démon, c’est le texte de Christine, le monstre, c’est lui.

Qu’est-ce que l’on y retrouve d’elle, quelles libertés prend-elle avec Stevenson ?
Son humour, sa délicatesse, les torsades, les circonvolutions dans les phrases, l’adresse au spectateur, le ton enjoué, puis soudain romantique, puis un instant trivial, puis bifurquant vers le conceptuel. C’est tout elle, ça.

 

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©Elisabeth Carecchio

Certains critiques vous reprochent de vous détourner du mal, du monstre en Hyde (Fabienne Pascaud dans Télérama) ou du suspense lié à la transformation de Jekyll (René Solis dans Libération). Qu’est devenu Hyde, qu’en avez-vous fait ?
Dans le texte de Christine, Hyde n’est finalement pas un monstre. Au contraire même. Il devient peu à peu un petit être aimable, très méchant certes, mais finalement si pur dans sa malice, dans sa négativité, qu’il en est moins hypocrite que tout homme. Christine s’est appuyé sur un détail du roman, généralement laissé de côté : Hyde n’est pas laid ni difforme. Il est décrit comme « petit, jeune, avec un pas léger et bizarre ». Avec une voix très désagréable, cassée, enrouée, et sifflante. C’est tout. En revanche quiconque le voit éprouve une invraisemblable répulsion. Mais c’est une répulsion morale, devant le concentré de mal qu’il est. L’idée de Stevenson c’est de rendre Hyde irreprésentable.

Comment le figurer, lui donner vie alors ?
On ne peut pas montrer Hyde. On ne peut montrer que sa poussée, son insistance, sa silhouette, l’ombre qu’il projette. En même temps, il faut quand même montrer quelque chose. C’est la difficulté, la gageure, il faut bien relever le gant. A la fin, quand on croit avoir affaire à lui, c’est davantage Jekyll qui nous parle de l’intérieur du petit corps léger (et velu) de Hyde.

 

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©Elisabeth Carecchio

Le travail sur le corps, votre corps, ainsi que l’introduction de la danse avec Kaori Ito, semble être la source de la jubilation, du plaisir un peu pervers que vous prenez à jouer Hyde…
Oui, beaucoup, cela a pris ce tour-là au fur et à mesure des répétitions. J’avais besoin d’aérer les blocs de texte, la concentration et la contention intellectuelle que cela exigeait, par une sorte de « défoulement » physique, qui libérait les tensions accumulées.
L’autre part d’improvisation concerne l’usage de l’anglais, présent au départ dans certaines petites phrases de Christine (« I introduce Jekyll »), que j’ai beaucoup développé, par goût, par plaisir. Par une sorte de nécessité métamorphique aussi, si je puis dire, puisque j’imaginais que Hyde s’exprimait plus volontiers en anglais, et qu’il y aurait aussi un principe de transformation dans la langue même. J’ai pris des passages du texte original de Stevenson.

L’aspect le plus remarquable du spectacle reste la circulation des voix entre les personnages. Etait-ce l’enjeu de ce spectacle ?
Je désirais opérer des métamorphoses à tous les niveaux, dans le corps, dans la mise en scène, dans la lumière, dans la diction et dans la voix, voyager à l’intérieur, dans les possibles du jeu, les mille virtualités que possède ce texte. Et la voix, oui, était dans ce cas pour moi un champ privilégié, un vrai terrain d’exercice ; mais je me méfiais aussi beaucoup de cela, du cabotinage, des effets faciles.

Quels sont justement les pièges que votre complice Eric Ruf, qui co-signe la mise en scène, vous a permis d’éviter ?
Verser dans le trop plein de confiance ou de doutes, alterner le sentiment de toute puissance et celui de n’être rien. En équipe, cela se jugule, se transforme, s’apaise. Au bout du compte, ce n’est pas « moi, moi » en scène, c’est un acteur jouant une pièce, à la distance duquel moi-même je me tiens.

 

Le 23 février à la salle Gérard Philipe de Bonneuil-sur-Marne
Du 26 février au 2 mars au théâtre de l’Ouest parisien à Boulogne-Billancourt
Les 22 et 23 mars au théâtre Jean Vilar de Suresnes

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