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Lagarce, beau revenant

Laurent Poitrenaux reprend Ebauche d’un portrait et crée Attoun et Attounette au Théâtre Ouvert jusqu’au 31 octobre.

Quelques jours encore, Jean-Luc Lagarce revit. L’auteur de Derniers remords avant l’oubli a beau être mort depuis presque vingt ans, on le voit régulièrement occuper la petite scène du Théâtre Ouvert, à Paris. Moi, la première fois, c’était un soir de printemps 2008. Avec quelques lycéens qui ne savaient pas trop ce qu’ils faisaient là, ni qui il était. Ce n’est pas un fantôme, pourtant, qu’ils ont vu. Mais un homme de lettres, à la présence tenace, entêtante. Jusque fin octobre, Laurent Poitrenaux lui prête à nouveau ses traits et sa voix. Cela fait plusieurs années qu’il tient ce rôle, qu’il laisse les pensées de Lagarce le traverser. Cette fois, celui qui joua au Mage en été se dédouble. D’un côté, il distille quelques extraits de la correspondance que le dramaturge de Besançon entrenait avec Micheline et Lucien Hattoun, les deux directeurs du Théâtre ouvert, qui, après 40 ans de services tumultueux, viennent de passer la main à Caroline Marcilhac. De l’autre, il empoigne son fameux Journal.

ebauche1©Christophe Raynaud de Lage – www.raynauddelage.com

Ce journal publié en deux volumes, où Jean-Luc Lagarce consignait des observations aigre-douces sur sa vie un peu confinée. Ce journal où il a conservé cette image de lui surnaturelle : il s’est vu « revenir ». Un jour, à la terrasse d’un café, son lieu favori pour écrire, il s’est imaginé « avoir une autre vie où j’aurais plus de charme, où je marcherais dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé ». Emouvant sans trop en faire, le spectacle lui façonne cette nouvelle apparence. Thuriféraire de son oeuvre, François Berreur dresse une évocation impressionniste d’un homme qui, s’il vivait par et pour le théâtre, a été peu joué avant sa mort, vaincu par le sida en septembre 1995, et adapté tant et plus depuis. Ses mots parlent pour lui, coupants mais peu hargneux. Berreur, on le sent, les a choisis avec soin pour transmettre ce que Lagarce avait à dire sur l’amour, le sexe, la maladie, les chers disparus et l’actualité d’une époque révolue (les années 80, les années fric).

ebauche2©Christophe Raynaud de Lage

Encore lui fallait-il trouver quelqu’un d’assez fin et costaud pour porter la bonne parole sans verser dans la caricature du disciple ébahi, de l’imitateur un peu escroc. J’ai déjà dit, sur ce blog et ailleurs, le bien que m’inspire Laurent Poitrenaux. Le voir dans Ebauche d’un portrait m’a ouvert la porte d’un comédien modeste et étourdissant. Sans jamais donner l’impression de le singer, le plus souvent assis à une table, il trouve en quelques gestes et inflexions la voix de Jean-Luc Lagarce, sa dérision, sa tendresse. « Revenir, avoir une autre vie où j’aurais plus de charme, où je marcherais dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé »… l’écrivain esseulé en a rêvé. Poitrenaux l’a fait, avec cette volatilité, cette légèreté sans laquelle ce Portrait serait mortifère.

ebauche3©Christophe Raynaud de Lage

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Laurent Poitrenaux, ce génie (malgré lui)

 

A la une de son supplément Sortir (disponible seulement en région parisienne), Télérama a raison de crier cette semaine que « Laurent Poitrenaux est un grand acteur ». A 42 ans, à peine plus, il est l’un des secrets, de moins en moins bien gardé, du théâtre français. J’ai eu l’occasion de le rencontrer quand il jouait Un mage en été, où, seul en scène, avec le texte-labyrinthe d’Olivier Cadiot, il irradie.

laurent Poitrenaux

©Marthe Lemelle

Cela ne se sait pas assez, Laurent Poitrenaux est grand. Ceux qui l’ont vu au festival d’Avignon, dans Un nid pour quoi faire ou Un mage en été, ne peuvent que passer le mot. Un sésame pour élargir le cercle d’initiés. Oui, Poitrenaux est grand. Pourquoi ? Réponse point par point.

Un double de rêve. « Vous n’imaginez pas ce que peut un corps. » L’ultime phrase d’Un mage en été, le dernier livre d’Olivier Cadiot, qu’il a lui-même transposé pour le festival d’Avignon en juillet 2010, sonne comme un avertissement bienveillant. Que l’auteur s’est peut-être adressé à lui-même, toujours plus étonné par l’amplitude, les modulations d’un acteur chez qui il a trouvé plus qu’un interprète, un double de chair. Le monologue tout en ricochets oppose pourtant un sacré défi à la représentation. Séduit par une baigneuse, un homme se laisse glisser au fil de l’eau, détendu. Ce faisant, il remonte, en « automate qui crie », en machine qui pense et éprouve, toute une lignée de savants occultes, sa lignée. Poitrenaux le décline en éponge gracile, captant tout de la nature environnante, sinuant dans cette mémoire d’outre-tombe. Tout cela sans se déplacer d’un pouce, au milieu de la scène vide, adossé à un écran. D’un geste vif, d’une inflexion de voix, d’un déhanché subtil, il dessine ce monde luxuriant de références et de sensations, dont il est à la fois le jouet et le manipulateur. Pour Cadiot, médusé, il « joue comme une danseuse indienne : il mime la phrase, lui donne du sens, sans que cela soit réaliste. Il trace en l’air des figures qui font des images immédiatement, et cela tient du miracle. »

un mage en été

©Marthe Lemelle

Un acteur fidèle. La folle embardée entre l’acteur et l’écrivain ne date pas d’hier. Grâce au metteur en scène Ludovic Lagarde, un trio magique coagule dans un bistrot parisien à l’orée des années 90, pour produire une collection de quatre textes extravagants- Le colonel des zouaves, Retour définitif et durable de l’être aimé, Fairy Queen, Un mage en été-, quatre collages inépuisables, pas faciles, où Laurent Poitrenaux saisit le « tempo », la « musicalité », qui « correspond à ce qu[‘il] cherche sur un plateau ». Comme un poisson dans l’eau en solo, Poitrenaux est également homme de troupe, rivé à la Comédie de Reims. Avec Christian Schiaretti d’abord, Lagarde ensuite, et des échappées récurrentes auprès d’Yves Beaunesne et Didier Galas.

Un kaléidoscope, modeste avec ça. Sur son physique un rien bancal et son regard troué se projettent bien des images. Pour quelqu’un qui a raté l’entrée au conservatoire et au théâtre national de Strasbourg, il aligne une galerie de caractères composite, entre classiques et contemporains. Tour à tour tyran satiné, jeune femme perdue, frère incestueux, Argan, Achille ou Astrov… Avec une aisance égale. Il le jure, il « n’accepte jamais les spectacles en fonction de l’importance du personnage à défendre », mais pour « l’aventure globale ». Comme quand il investit, dans Ebauche d’un portrait, le journal intime du dramaturge Jean-Luc Lagarce, plus joué mort que vivant, et ravive, juste assis à une table, sa voix, sa dérision, sa tendresse.

Une vie de théâtre (ébauche d’un portrait)

©Jean-Julien Kraemer

« Revenir, avoir une autre vie où j’aurais plus de charme, où je marcherais dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé »… Lagarce en avait rêvé. Laurent Poitrenaux l’a fait, sans le singer. La marque des grands.

Ce corps à l’ouvrage, il m’en a détaillé les rouages, les préceptes dans un entretien, initialement paru dans le magazine Exit en mars 2011 pour la programmation du Mage en été au théâtre Les Ateliers à Lyon :

Depuis Le colonel des zouaves en 1997, vous avez, avec Ludovic Lagarde, metteur en scène dont vous êtes on ne peut plus fidèle, adapté quatre livres insensés d’Olivier Cadiot. A chaque spectacle, vous interprétez une facette différente de Robinson, personnage fétiche d’Olivier Cadiot. Qui est-il ici ?
Robinson est devenu mage, il peut faire un milliard de choses. Rentrer dans des images, et vivre à l’intérieur. Faire son propre film, en sortir, y entrer à nouveau. Remonter le temps. Il vit ces expérimentations. Mais tout cela doit être mis en perspective avec Le colonel des zouaves. Il y était ce butler, majordome anglais prêt à tout pour devancer le désir de ses maîtres. Une machine de guerre prise dans l’hystérie de l’action. Et là, le mage dit « bon, allez, j’arrête ». Il va inventer des protocoles pour se détendre. Cette figure permet toutes les expériences, vers plus de lâcher prise, d’abandon. Cela tombe bien, j’arrive à un moment où j’aimerais bien faire les choses moins en force…

Une coïncidence ? Olivier Cadiot s’est inspiré de vous pour écrire Un mage en été…
Avec Olivier, et Ludovic, c’est une drôle d’alchimie. Faire le Mage… ensemble à Avignon était très émouvant. Avec quand même un petit challenge, tant on a eu la baraka avec Le colonel des zouaves. Quinze ans après, remettre le couvert, est-ce bien raisonnable ? Nous avons trouvé une autre voie. Olivier a bougé, Ludovic a bougé, moi j’ai bougé… dans le sens de l’apaisement. Cette douceur, c’est tout le projet du Mage… Comment permettre, comme dit Olivier, de ne pas faire son deuil, mais de remettre les vivants et les morts ensemble à la bonne vitesse. L’idée de se mettre en accord avec le monde, sans les artifices du mage, me parle beaucoup.

Sur le plateau, cette évolution du mage se traduit par un décor abstrait, à la fois dépouillé et sophistiqué, et un fin travail du son et des images…
Quand on a lu le livre avec Ludovic, on s’est dit, waouh, la barre est encore plus haute qu’avant. Dans Le colonel des zouaves, Robinson était majordome, il portait déjà tout un univers. Là, c’est un mage. Il peut être partout et nulle part. Comment l’incarner, comment porter cette langue ? Parce qu’Olivier a monté les enchères. En trois phrases, il est dans le cosmos, son texte va trop vite. Physiquement, je ne peux pas suivre. Ludovic a cherché son chemin là-dedans, et a trouvé cette référence à Proust qui écoute des bruits, où Olivier parle d’une « maison radio ». Il en a déduit qu’en fait on est dans la tête du mage. Donc il faut recréer un espace fictionnel, avec le théâtre entier comme caisse de résonance, pour que les gens puissent recevoir eux-mêmes les images et se faire le film. Moi je dis, ok, je suis dans un cerveau, je dois rendre ces images, je lance des pistes. Des moments, je suis redondant avec le texte d’Olivier. Quand il décrit une femme dans l’eau, elle le fait penser à « Saint-Sébastien tranquille avant les flèches », je le joue. A d’autres, je laisse le texte oeuvrer tout seul.

un mage en été

©Marthe Lemelle

Cela renvoie à la dernière phrase du livre : « Vous n’imaginez pas ce que peut un corps. » Vos rôles marquent précisément par le déploiement de vos gestes. Depuis Le colonel…, vous travaillez avec une chorégraphe. En premier avec Odile Duboc, disparue l’an dernier. Faut-il passer par la danse pour gagner cette intensité ?
Sur Le colonel…, Odile n’est pas venue comme chorégraphe. Nous n’avons pas fait un gros travail physique. Elle m’a légué comme une boîte à outils, que j’utilise à chaque spectacle. Etre « ici et maintenant » tout le temps pour un acteur, c’est exigeant. Et pourtant vital avec le texte d’Olivier. Il le dit, il ne peut écrire qu’au présent. Les exercices d’Odile me permettent d’avoir une attention à soi, de n’investir qu’une partie de mon corps si je veux, de choisir. Le reste du corps peut être extrêmement détendu, et d’un seul coup je fais un zoom sur une main, un doigt et cela m’aide à porter le sens de ce qui se dit.

Et à transcrire le « tempo », la « musicalité » qui vous sont si chers chez Olivier Cadiot. Qu’a-t-il de si particulier ?
Une profusion dans le texte qu’on peut retrouver chez Proust, avec ce désir de dire que la littérature peut tout englober, peut rendre tout le réel. Pour moi, comme acteur, cela signifie que je peux tout porter aussi. Avec cette langue pleine comme un oeuf, tu surfes, tu prends la vague. A chaque fois, elle ouvre de nouvelles pistes de jeu.

Et voici ce que l’acteur et le spectacle m’avaient alors inspiré :

Retour positif et mémorable du Robinson aimé

Surgi du noir, un homme en blanc se proclame mage. Rien que de prétendre cela, aujourd’hui, sans Choix-Peau et vieux sortilèges à la Poudlard, c’est gonflé. D’autant que le quidam, seul point de focale immaculé dans la nuit, capte l’attention sans savoir jusqu’où ses pouvoirs peuvent l’emmener. Il s’agit de ne pas décevoir. On ne sera pas déçu, mais envoûté.

Au début, il peut tout faire, et en est ravi. S’inviter dans une photographie à la suite d’une femme alanguie dans l’eau. Faire surgir des thermes romains d’un terrain de foot ou un drakkar viking de l’herbe, tout en « cuirasses, chiens hurlants, types à nattes, casques wagnériens, classiques barbes rousses, piercings en os, cliquetis de chaînes ». Transmuter Nietzsche en golfeur au swing parfait. Mais la machine se grippe, il ne jugule plus les visions qui l’assaillent. Pourquoi se dire mage, après tout ? D’où ça vient ? Il plonge à nouveau dans son cerveau très fréquenté, on le suit remontant le fil de sa mémoire vive pour y retrouver un illustre aïeul, Eliphas Levi, « Grand Maître de je ne sais pas quoi ». Un ancien abbé, chantre de l’occultisme, influençant Baudelaire ou Victor Hugo, ça va, c’est chic comme lignée. Quand on en arrive bientôt à Aleister Crowley, maître ès magie noire et tortures pour les nazis, le temps se brouille. Bye bye, héritage malsain. L’homme retombe en enfance, la sienne, ressurgie d’un coup de téléphone, et s’invente un nom imprononçable pour mieux faire de la poésie. Avant de retourner nager, heureux, auprès de la sirène du départ.

Ce pseudo mage qui sans tarder nous transporte d’un flow soyeux d’un bout à l’autre de son histoire, c’est Robinson, la créature fétiche d’Olivier Cadiot. Créature de papier d’abord, héros des huit livres de l’auteur de Retour définitif et durable de l’être aimé, enveloppe de tous ses fantasmes et délires encyclopédistes, qui lui permet, après bien des virages, de tout voir, tout raconter. Créature de scène, surtout, depuis que Ludovic Lagarde, l’actuel directeur de la Comédie de Reims, a croisé Cadiot il y a plus de vingt ans dans une impasse parisienne. Et taillé dans ce magma de références, de réminiscences et de sensations, quatre spectacles, quatre ovnis scéniques à la course plus ou moins folle, dont le dernier, ce Mage en été, est un baume à la furie du premier, Le colonel des zouaves.

Créé en 1997, joué plus d’une centaine de fois en dix ans, ce monologue là fait date pour révéler l’étendue du registre, peut-être illimité, de Laurent Poitrenaux. En Robinson alors majordome anglais, coincé dans son obsession de l’inventaire jusqu’au délire, l’acteur suintait la frénésie de tous ses pores, la phrase de Cadiot vibrant aux moindres tressautements et inflexions de voix. Quelque part, Un mage en été reprend cette matière là où Le colonel… l’avait laissée, hors d’haleine. Pour la cajoler, l’enrober d’une parole apaisée, ionisée de tous les recoins du théâtre. En guide suave, jonglant avec les images bien mieux que Tom Cruise dans Minority Report, Poitrenaux trace la route d’un rien, d’un mouvement de tête ou de la main, dans cette forêt d’archives, et nous réconcilie avec les souvenirs. On ne peut donner plus beau corps à des idées.

Où voir Laurent Poitrenaux cette année ?

La trilogie Georg Büchner par la Comédie de Reims
Jusqu’au 25 janvier au théâtre de la Ville à Paris
Les 16 et 17 février à la Comédie de Clermont-Ferrand
Les 21 et 22 février au théâtre de Lorient

Jan Karski
Les 30 et 31 janvier au Quartz à Brest
Les 6 et 7 février à l’Estive à Foix

La Mouette
Le 14 mars au Préau à Vire
Les 20 et 21 mars à la Comédie de ReimsDu 4 au 6 avril au théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines
Du 11 au 13 avril au théâtre de Nice
Les 17 et 18 avril au théâtre de Lorient
Du 24 au 27 avril à la maison des arts et de la culture à Créteil

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