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Mamela Nyamza perd une bataille, pas encore la guerre (des sexes)

S’il avait croisé Mamela Nyamza, Pierre Bourdieu dirait que la danse, aussi, est un sport de combat. Combat physique, combat symbolique. La chorégraphe du Cap, que l’on connait à peine en France, ne refuse jamais la confrontation. Même si elle est inconfortable, y compris et avant tout pour elle.  Sa rencontre avec les Kids de Soweto n’est pas à son avantage. Toujours à la lisière de la performance, elle se mesure cette fois à la jeune génération sud-africaine, la génération Y qui n’a (presque) pas connu l’apartheid, et n’en fait qu’à sa tête, avec de fortes convictions. Pour l’incarner, elle ne pouvait trouver mieux que ces Soweto’s Finest. Avec ce groupe de cinq garçons frondeurs et bondissants, elle met en scène un rapport de force ludique, au déroulé peut-être un peu trop systématique, mais revigorant quand il laisse parler la spontanéité.

MQB. Spectacle. Mamela Nyamza et les Kids de Soweto. Du 3 au 11 octobre 2013.© Musée du Quai Branly – Cyril Zannettaci – www.dezordr.com/cz

Mamela Nyamza les a découverts l’an dernier à Johannesbourg. Elle y a mené un atelier où il s’agissait de « faire entrer le hip hop dans le théâtre ». Pour lui taper dans l’œil à ce point, on s’imagine que ces Kids de Soweto ont dû débarquer comme ils le font dans le spectacle. Décontractés et sûrs de leur art. Sacs au dos, baskets flashy et casques sur les oreilles, ils entrent en scène comme à l’entraînement. La place est à prendre ? Ils la prennent en déclenchant une battle entre les sifflets et une musique tonitruante, envoyée sur ordre – « hey, Sila ! » – depuis la régie. Sans attendre, chacun à leur tour décline les figures d’un style séduisant, sophistiqué. Leur style.

Pas à une fanfaronnade près, les pépites du township disent avoir inventé leur propre danse : le sbuja. Un mot dérivé du français bourgeois, pour signifier leur ambition. Dans la rue, les Kids sont les plus « classe ». Parce qu’ils se démarquent du populaire pantsula, mouvement qui mime la vie des ghettos. Parce que le sbuja emprunte autant aux danses traditionnelles (zouloue, tsonja, tswana) qu’au hip hop et à Michael Jackson. Parce qu’il met en tension tout leur corps : visage grimaçant, bras, c’est rare, aussi toniques que les jambes, pieds animés par saccades irrépressibles.

MQB. Spectacle. Mamela Nyamza et les Kids de Soweto. Du 3 au 11 octobre 2013.© Musée du Quai Branly – Cyril Zannettaci

Face à eux, Mamela Nyamza n’a pas eu « le sentiment d’être face à des Africains qui reproduisent quelque chose d’européen ». Admirative, elle les pousse sous les feux des projecteurs pour les mettre à l’épreuve. Au début, on ne la voit pas. Elle reste en coulisses, puis d’un signe interrompt la démonstration de ses protégés. La danseuse, passée par l’école Alvin Ailey à New York et par des comédies musicales telles le Roi Lion ou We will rock you avant d’entamer une carrière solo en 2006, apparaît, sculpturale, sanglée d’une combinaison de vinyle noire, pour reprendre le contrôle de ce qui s’avère être une répétition. Les Kids de Soweto s’y plient de mauvaise grâce. Tom London en particulier, leur chef, petit taureau musculeux qui piaffe dans l’arène.

Mamela Nyamza leur professe une série d’exercices, qui tous revendiquent sa présence, son rythme, sa pensée au sein d’une bande mue par le plaisir immédiat. Le spectacle va suivre dès lors, jusqu’à la fin, la même dialectique entre les consignes, les jeux rhétoriques de la chorégraphe et le retour bravache des Kids à leur petite affaire brillante. « Cette fois, explique-t-elle, je ne veux plus revenir sur les images de notre Histoire » – ça, elle l’a fait jusqu’au duo 19-born – 76-rebels, livré en juillet au festival d’Avignon -, « mais travailler sur le rapport entre les corps. »

MQB. Spectacle. Mamela Nyamza et les Kids de Soweto. Du 3 au 11 octobre 2013.© Musée du Quai Branly – Cyril Zannettaci

En Afrique du Sud, la question de la race, encore marquée par la « colonisation de l’esprit », tend à s’effacer derrière la discrimination de genre. La démarche de Mamela Nyamza n’est pas anodine. Elle intime à ces garçons, qui peuvent puiser partout de quoi favoriser leur triomphe, de faire avec les filles, qui auront toujours plus de mal à s’imposer. L’échange avec les Kids prend différentes tournures. Hypnotique, quand elle les contraint à répéter cet ample mouvement de bras qui vient toucher l’épaule et se répercute d’un mec à l’autre. Radicale, quand la danseuse, figée en grand écart, passe de mains en mains. Caricaturale, quand elle orne leurs visages de baisers et de rouge à lèvres.

S’il feint de les exaspérer, le dispositif au final ne les perturbe pas plus que ça. A chaque fois, les Soweto’s Finest reprennent la main et leurs déhanchés étourdissants, la musique à fond. Avant de partir comme ils sont venus. Sans complexe. Le privilège d’une génération qui, leur tutrice l’espère, « va peut-être gagner vraiment sa liberté ».

Pour voir le spectacle :

http://liveweb.arte.tv/fr/video/Mamela_Nyamza_et_les_Kids_de_Soweto_au_Musee_du_quai_Branly/

Création du 3 au 11 octobre 2013 au musée du Quai Branly, Paris
Le 16 novembre au Centre de développement chorégraphique, Toulouse
Le 18 novembre à la Maison de la Danse, Lyon
Le 19 novembre au Festival Instances, à l’espace des arts de Chalon-sur-Saône
Le 21 novembre au théâtre des Salins, Martigues
Les 27 et 28 novembre à La Filature, Mulhouse

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Dada Masilo met le feu au Lac

Et c’est un feu de joie… La jeune chorégraphe sud-africaine réécrit à son tour le Lac des cygnes, avec irrévérence. La provocation n’a rien de gratuit – on n’est pas chez Fredrik Rydman. Sans se donner le beau rôle – celui d’Odette, le cygne blanc laissé sur la touche, elle aborde la référence sans déférence aucune, pour dire quelque chose de son pays.

Pourtant le Lac des cygnes, c’est la tarte à la crème du ballet romantique, le passage obligé du répertoire classique. Que dire de neuf avec lui ? En 2005, quand il composait son propre Swan Lake, 4 Acts, Raimund Hoghe disait qu’avec l’oeuvre rêveuse de Tchaïkovski, contre toute attente, « les choses ne sont pas figées, il y a un moyen de les inventer autrement ». L’ancien dramaturge de Pina Bausch en a fait une cérémonie de gestes où tout tournait autour de sa bosse. Dada Masilo refuse l’abstraction, choisit au contraire de le subvertir concrètement.

Swan Lake©John Hogg

En une heure à peine, elle le retourne comme un gant, en dévoile le négatif réjouissant. Le prologue sous amphétamines donne le ton, euphorique, de son Swan Lake. Les quatorze danseurs font une entrée tonitruante. Sans respect de la hiérarchie traditionnelle du ballet, tous, pieds nus, arborent les mêmes tutu et crête blancs. Déjà, une première entorse à l’histoire. Dada Masilo offre le grand classique à des interprètes noirs. Depuis sa prime adolescence on lui a toujours refusé la partition de ses rêves, au motif avoué ou non qu’elle n’était pas blanche. Si revanche il y a, elle tourne vite au pied de nez. Sourire aux lèvres, les danseurs sont menés à la cravache. Une sorte de meneuse de revue autoritaire, qui ensuite joue la mère de Siegfried, règle le tableau moqueur, où défilent en accéléré la trame du Lac des cygnes et les clichés de la danse classique – hommes en jetés virils ; femmes en soumission ondulante. Si l’on n’a pas bien compris de suite la plaisanterie, un texte en anglais du journaliste Paul Jennings la précise. A la fin de l’envoi, elle fait mouche : le ballet est désacralisé quand tous finissent le cul par terre et les voiles mousseux s’agitent au rythme du popotin.

Swan-Lake-1--_R_John-Hogg_mob©John Hogg

Dada Masilo peut alors rebattre les cartes. Sans pour autant tout jeter aux orties. Passée par la Dance Factory de Johannesbourg et l’école PARTS d’Anna Teresa De Keersmaeker, elle irise le Lac originel d’emprunts successifs. Par ci, par là, les notes d’Arvo Pärt, Steve Reich, Saint-Saëns, René Avenant et des percussions zouloues poussent la musique de Tchaïkovski dans ses retranchements. Tout comme le frappé du talon, typique du gumboot, la danse des mineurs en Afrique du Sud, vient conclure les entrechats et les portés, et les exclamations gouailleuses des danseurs, proches du youyou ou du cri du french cancan, disperser les grappes d’arabesques.

Pour s’être déjà frottée au répertoire, avec Roméo et Juliette en 2008 et Carmen l’année d’après, Dada Masilo connaît l’histoire de la danse. Confier Odile, le cygne noir tentateur, aux bons soins d’un homme, n’a rien d’inédit – Matthew Bourne, entre autres, y avait pensé avant elle. Ni d’absurde. D’un même geste, la jeune chorégraphe, 28 ans à peine, interpelle les préjugés de genre à la fois dans la danse classique et la société sud-africaine. Chez elle, les plus belles ballerines sont des hommes, dont la virilité compose avec une aisance et une finesse presque inouïes. Clairement les femmes ici subissent les événements. Alors que ses parents forcent son mariage avec Odette, une donzelle énamourée, le prince Siegfried succombe aux charmes aériens d’un intrigant, d’un athlète qui n’a pas besoin de sourire bêtement pour le ravir.

Si l’homosexualité choque encore son pays, et y reste réprimée, Dada Masilo l’insère dans Le Lac des cygnes sans dommage pour l’intrigue. La part fantastique du ballet est peut-être rognée, mais le tiraillement émotionnel et physique de Siegfried ménage un final toujours aussi bouleversant. L’on ne s’étonne plus alors que les portés et vrilles entre hommes supplantent en charge érotique la danse de la séduction d’Odette. Dans ce solo, Dada Masilo ne s’épargne aucune maladresse. C’est tout à son honneur, celui d’une grande chorégraphe à venir.

Swan-Lake-2--_R_John-Hogg_mob©John Hogg

La tournée, plantureuse, en quelques dates :

Création en 2010 au Dance Umbrella Festival de Johannesbourg
Première française à la Comédie de Valence en septembre 2012, pour la Biennale de la danse
Reprise au théâtre du Rond-Point à Paris du 10 septembre au 6 octobre 2013
Du 13 au 17 novembre à la Maison de la danse, à Lyon
Les 19 et 20 novembre à La Rampe d’Echirolles
Les 29 et 30 novembre au Grand T à Nantes
Les 3 et 4 décembre au festival Automne en Normandie, à Dieppe
Les 6 et 7 décembre à la scène nationale de Besançon
Les 10 et 11 décembre au Palais des Beaux-arts de Charleroi
Les 13 et 14 décembre à l’espace culturel de l’Onde à Vélizy-Villacoublay
Les 17 et 18 décembre au Bonlieu, scène nationale d’Annecy
Du 7 au 11 janvier 2014 au théâtre national de Bretagne à Rennes
Les 25 et 26 janvier au théâtre de Grasse
Les 28 et 29 janvier au théâtre de Nîmes
Les 6 et 7 février à l’espace 1789 à Saint-Ouen
Les 11 et 12 février au Théâtre à Narbonne

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