La vie est une mare, Jauffret lance un pavé

Terroriste littéraire, Régis Jauffret lâche mille bombes à fragmenter le réel avec ses Microfictions. Gare aux âmes sensibles, le roman avec lui n’a pas de limites.

 Regis-Jauffret-Prix-Saint-Germain (Yann Révol)© Yann Revol - yannrevol.virb.com

Avant Sévère et Claustria, Régis Jauffret savait déjà défrayer la chronique. L’auteur prolixe en maximes et punchlines sur Twitter, rare technophile averti dans la communauté livresque française (avec François Bon, évidemment), n’est jamais meilleur que sur un format court. Ses Jeux de plage le démontraient, les Microfictions, publiées initialement en 2007, le confirment. Avec elles, Jauffret pêche à la dynamite dans l’annuaire téléphonique, en remonte des abonnés lambda, et les laisse raconter leurs amours amers, misères sexuelles et sociales, espoirs déçus, envies de meurtres et passages à l’acte.

Régis Jauffret© Yann Revol - yannrevol.virb.com

Que sont ses Microfictions ? Un recueil de cinq cent histoires minuscules et indépendantes, rangées par ordre alphabétique de leurs titres. En une page et demie chacune, elles croquent une existence dérisoire, bouffonne, repoussante. Traquent les mensonges, les mirages, les escroqueries de l’époque. Libèrent des sentiments et pulsions inavouables, d’ordinaire contrôlées et occultées par les conventions du quotidien.

« Si j’écris noir avec des mots aspergés de sang, c’est pour purger le réel de sa neurasthénie », énonçait-il dans une tribune à Libération. Cette noirceur tour à tour insoutenable, hilarante, répétitive, porte une ambition inconnue chez ses contemporains : embrasser la foule d’un geste « à l’instant où je vois les gens », tout en faisant « entrer la vie d’une femme ou d’un homme dans une goutte d’eau ».

Au sommet de son art formel, il cultive la haine parodique – « Qui hait, voit. Qui aime, rêve et s’endort du sommeil des lâches » – avec des phrases et métaphores d’une précision, d’une évidence confondantes. Grossiste en horreurs, il habille ses incipits et chutes d’une concise sérénité. Il est dit alors qu’un bon, un vrai écrivain n’en finit plus d’écrire le même livre.

Dans la lignée de ses ouvrages précédents, l’auteur règle encore et toujours son compte au spectacle de la réalité par des fictions. Mais, à la différence des romans Promenade et Univers, univers, elles ne prennent plus consistance dans un seul corps. En l’occurrence celui d’une femme, « Elle », qui vit au conditionnel ses relations avec les autres ou s’invente mille destins devant un gigot au four. Ici, l’unique et éprouvant Régis Jauffret se multiplie et s’arroge la multitude tel un Dieu de papier. Car « l’écrivain est seul et pourtant nombreux comme les habitants d’une mégalopole ».

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