Avec « Les Revenants », Ibsen tousse, Ostermeier bégaye

Quand il revient encore et toujours à Ibsen, et crée Un ennemi du peuple au festival d’Avignon l’an dernier, Thomas Ostermeier se dit « moins intéressé par les thèmes psychologiques, par les questions sur le couple ou la famille ». Ces thèmes et questions innervent pourtant Les Revenants. Cette pièce, très mal perçue à sa publication en Norvège en 1881, après la réception déjà tumultueuse d’une Maison de poupée, le metteur en scène berlinois la monte à nouveau à Lausanne et en tournée en France. Une précédente adaptation l’avait laissé insatisfait. Au vu de sa première collaboration  avec des comédiens français, elle semble décidément lui résister. L’Ibsen de trop ?

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©Mario Del Curto – Delcurtomario@gmail.com

Outre Shakespeare,  Thomas Ostermeier assoit avec le dramaturge de Kristiana sa réputation de directeur d’acteurs hors pair. De Nora, réécriture en 2004 de La Maison de poupée à John Gabriel Borkman, de Solness le constructeur (tout juste mis en scène par Alain Françon à Reims, Montpellier et Paris) à Hedda Gabler, il trouve toujours chez lui matière à « exhumer la vérité d’une époque ». Les Revenants exhument à ses yeux des « vieilles idées qui reviennent aujourd’hui comme des mantras ». D’après Ostermeier, « nous vivons une crise terrible et les formules qui fleurissent proviennent toutes d’un monde ancien : le bonheur domestique, le retour à la nation, le recours à la religion ». Il en tire un spectacle funèbre, où les acteurs mettent la liberté de leurs personnages à l’épreuve des dogmes bourgeois. L’expérience est sans appel : personne ne s’en sort vraiment. Inédite chez lui, la sensation de redite naît peut-être bien du déroulé implacable mais prévisible de la pièce.

Très inspirée de la propre vie d’Ibsen, elle déplie une thématique bien connue depuis l’antiquité du théâtre, le rejaillissement de la faute des parents chez leurs enfants. L’innocence y bataille sans le savoir avec la malédiction familiale et le secret qui l’a faite se reproduire. Tout ou presque se passe à vue dans le vaste salon d’une demeure cossue, où plane partout l’ombre du père si respectable en apparence. Demain, un orphelinat doit être inauguré à sa mémoire. Entre les quatre murs ouatés, chacun affole sa boussole dans son coin. La veuve règle les derniers détails de l’opération avec le pasteur Manders, édile engoncé qui a renoncé à elle autrefois. Osvald le fils, l’artiste perdu, est revenu de Berlin la fièvre au corps. Régine, la bonne, résiste aux assauts  de son propre paternel, le menuisier Engstrand, qui sûr de son affaire veut ouvrir en ville une pension pour vieux marins où la jeune fille monnayerait ses charmes. Le panier de crabes remue l’air fétide du passé au moment même où se fait jour la liaison de Régine et d’Osvald. La mère, si soucieuse des convenances et de l’honneur de la famille Alving, ne peut plus cacher au monde qu’ils sont frère et soeur.

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©Mario Del Curto – Delcurtomario@gmail.com

A la fin du XIXe siècle, Les Revenants enfoncent le clou d’une Maison de poupée. A chaque fois plus outré par la censure larvée de ses pièces, Ibsen jongle avec les situations promptes à fissurer la morale de la bourgeoisie protestante. Ici, il n’y va pas de main morte. Monogamie mise en pièce, inceste plus ou moins avéré à tous les étages, raillerie du prêche, euthanasie suggérée… il décline en creux les funérailles torves de l’individualisme dans une société si corsetée. Ce fracas choque moins aujourd’hui, à quelques lycéens près… Et la traduction d’Olivier Cadiot, dont on a entendu des formules plus justes et inspirées, ne rattrape pas tout à fait les  tirades explicatives, comme lorsque la veuve Alving déroule en une réplique le programme de la pièce : « Les Revenants… ça revient. Pas seulement l’héritage de nos parents qui revient nous hanter. Il y a aussi toutes sortes de vieilles idées et de croyances mortes. Elles nous encombrent l’esprit, nous n’arrivons pas à nous en défaire. »

La pièce oscille entre le trop-plein et quelques flous. Entre les registres aussi, de la tragédie familiale au boulevard quasi grotesque, où James Joyce en son temps a vu de quoi faire une pure comédie. Thomas Ostermeier ne fait pas ce choix, ne tire pas un fil plus que l’autre. Tous les comédiens ne sont pas aussi à l’aise avec la partition. Si Valérie Dréville est souveraine, modulant l’autorité de la maîtresse-femme de maison avec des emportements d’adolescente et des intonations à la Jacqueline Maillan dans ses réparties comiques qui l’emportent jusqu’à l’ultime et digne don de soi, si les deux grognards Jean-Pierre Gros et François Loriquet campent avec précision les deux fous de Dieu plus ou moins vertueux par qui le mensonge se propage, Eric Caravaca et Mélodie Richard peinent à trouver l’équilibre d’Osvald et de Régine. Le fils maudit est tenu en retrait, dans une continuelle demi-teinte. La bonne surtout n’est animée que par à-coups de maladresses. La justesse variable des personnages étonne chez Ostermeier. Faut-il y voir la pudeur excessive des acteurs français devant la franchise de sa troupe allemande ?

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©Mario Del Curto – Delcurtomario@gmail.com

La déception se loge ailleurs. Le texte par trop démonstratif n’inspire pas au directeur hyperproductif de la Schaubühne de Berlin les situations paroxystiques qui ont fait sa marque jusque là. De Damönen par exemple (lire ci-dessous), la pièce de Lars Noren au propos volontairement plus convenu, il dégageait une interprétation d’une tout autre intensité. Les Revenants semblent le laisser entre deux eaux. Des images fortes subsistent (cette scène à l’extincteur où Osvald éteint l’incendie de l’orphelinat et précipite son destin de supplicié), la scénographie au romantisme noir impressionne, mais pour la première fois les traits caractéristiques de sa mise en scène se banalisent. En témoigne ce plateau tournant parfois à vide. Alors qu’il brasse depuis des années les mêmes saillies du théâtre de l’attraction, cet Ibsen là nous laisse Ostermeier sur une impression nouvelle et inconfortable de déjà-vu.

Créé le 15 mars au théâtre Vidy à Lausanne
Du 5 au 27 avril aux Amandiers à Nanterre
Les 6 et 7 mai à L’Hippodrome de Douai
Du 15 au 17 mai au Lieu unique à Nantes
Les 23 et 24 mai à la Maison des arts de Thonon-Evian
Les 29 et 30 mai au théâtre de Cornouaille à Quimper
Du 5 au 7 juin au théâtre de Caen
Du 11 au 12 juin au Printemps des comédiens à Montpellier

Sur Dämonen :

Tournez manège

©Arno Declair – 2012 – http://www.arnodeclair.net

Une course folle, sans signal de départ ni ruban coupé à l’arrivée. Telle est devenue la vie de Katarina et Frank, les nerfs à vif, incapables de trancher le noeud gordien de leur couple. Continuer avec ou sans l’autre, ils en sont là, après neuf ans, même pas quarantenaires. Lui : « Je te suggère de commencer la vie que tu ne peux pas vivre avec moi. » Elle : « Ne vois pas ça comme une menace, mais si tu le veux, je serai ta femme la vie entière. » Avant d’en arriver là tout à fait, Thomas Ostermeier, comme quand il monte Une maison de poupée ou Hedda Gabler d’Ibsen, distille le dilemme à pas comptés, à travers des détails domestiques plus que des paroles malheureuses, dans un décor un peu moins dépouillé qu’à l’habitude.

C’est que le metteur en scène allemand use ici d’une surexposition progressive. Dans leur intérieur berlinois à peine daté, disons, du début des années 80, Katarina s’ennuie et éparpille quelques motifs d’énervement entre la chambre et le salon pour Frank, maniaque de l’ordre et du reproche. Celui-ci rentre enfin, moins troublé par les cendres de sa mère qu’il charrie que la découverte du ménage pas fait. Négligence de sa femme qui fait tache dans cet écrin beige de réussite. Le comble, c’est qu’elle brise une tablette sous la douche. Les éclats de verre éparpillés couperont moins que les regards striés de colères et désirs inassouvis. Son frère annulant sa venue, Frank invite les voisins du dessous, un couple de leur âge bouffi par les enfants, à entrer dans la danse de leur amour trop mûr, pas encore mort.

L’histoire est presque usée. La pièce de Lars Noren revisite la plus célèbre scène de ménage qui soit, Qui a peur de Virginia Woolf?, oeuvre d’Edward Albee panthéonisée par la défunte Liz Taylor et son Richard Burton. Le Suédois l’assèche délibérément, la replonge dans le quotidien en calmant l’outrance verbale avec des dialogues presque plats, informes. La crise ne surgit plus avec les mots et les mensonges du passé qu’on s’envoie à la figure.

Libérée du texte, de l’intrigue, la mise en scène d’Ostermeier peut déployer sa maestria. Qui passe déjà par un espace piège. Avec cette cage de verre en son centre, l’appartement ne recèle pas beaucoup de coins où échapper au ressentiment de l’autre. Voire plus aucun quand le plateau se met à tourner et que leurs reflets vidéo se découpent sur les murs. Galvanisés par l’alcool, scrutés de toutes parts, mis à nu, Katarina et Frank, Jenna et Thomas, ne peuvent qu’aller au bout de leurs frustrations. La soirée déborde alors sur la nuit d’un souffle continu de tension, qui jamais ne retombe, tant le directeur prodige de la Schaubühne de Berlin conduit ses interprètes au-delà du paroxysme de chaque situation, plus loin que son épuisement. Ils ont beau buter sur les meubles, se plaquer au mur, s’affaler sur le sofa…, rien ne stoppe plus la ronde déchaînée des sentiments. Sans que jamais l’on atteigne la caricature. Emmenés par Lars Eidinger, surprenant de vice et de sobriété à la fois, les acteurs sont d’une telle justesse dans la fureur, dans la crise, que pour une fois on ne veut surtout pas qu’elle cesse. Avec eux, Thomas Ostermeier touche ici du doigt son graal de théâtre, à savoir « raconter des histoires comme ça, sans mot ni parole, raconter les gestes, les comportements, toute la vie rien qu’avec les corps des personnages ».

http://www.theatre-video.net/video/Bande-annonce-pour-Damonen

Les dernières les 27 et 28 juin à la Schaubühne de Berlin

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1 commentaire

Classé dans Théâtre

Une réponse à “Avec « Les Revenants », Ibsen tousse, Ostermeier bégaye

  1. paradoxa

    Je partage pleinement votre analyse des Revenants.
    C’est toujours le problème avec Ostermeier, au lieu de se frotter aux « vraies » difficultés que proposent le texte, il use du tour de passe passe confortable de la « modernisation » du décor, de la situation (peintre =vidéaste ; on échappe quand même à syphilis = sida) !, et de la langue ce qu’il justifie en tenant à caser et enfermer Ibsen dans un pseudo « réalisme moderne » selon la brochure qu’on nous remet à l’accueil) qui ne rend rien de la subtilité de l’écriture de ce texte comme c’était déjà le cas pour « Nora ».
    Déjà il efface le « rythme » de l’écriture originelle, marqué par des  » /  » qui ne sont ni des points ni des virgules et qui empêchent une diction « naturaliste » que la traduction de Cadiot reconstitue au mépris de l’essence même de l’œuvre, dont on ne joue que le thème « psycho-sociétal », mais non la partition réelle.. Seule Valérie Dréville (formée par Vitez, Régy et Vassiliev, tous respectueux de l’écriture et refusant de tricher avec les difficultés que celle-ci impose) restitue par moments ces ruptures (qu’Ostermeier tente de rendre par une scénographie tellement sophistiquée qu’elle tourne au cliché redondant – les corbeaux de l’incendie !), comme vous l’analysez fort justement. Mais elle aussi rame par moments, comme ses partenaires qui n’arrivent jamais à trouver l’équilibre entre ce qu’ils sentent de « l’ancrage 19 ème siècle », de l’aporie contenue dans l’écriture, et du pseudo modernisme qu’impose la diction réaliste 21 ème siècle. Dommage car on sent leur potentiel brimé par cette arrogance du metteur en scène, qui n’est en fait qu’un « faiseur » !

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