Aux Bouffes du Nord, André Wilms réveille le c(h)oeur de Heiner Müller

Dans les années 90, le compositeur Heiner Goebbels recherchait un acteur pour ses premières pièces de théâtre. Un autre Heiner, Müller, lui suggéra « un gars en France, qui saura à peu près parler sur ta musique ». Le gars en question, ce « haut-parleur » tel qu’il aime se décrire, c’est André Wilms. Parler sur la musique, c’est précisément ce qu’il fait au centre de la scène de Qu’on me donne un ennemi, spectacle « orchestré » par son fils, Mathieu Bauer.

Qu'on me donne un ennemi, par Pascal Gély

©Pascal Gély – pascalgely.fr

Dix ans après, la petite entreprise de théâtre familiale  remet Drei time Ajax sur le métier. En 2003, au théâtre de la Bastille, la relecture musicale des derniers textes de Heiner Müller était plus sophistiquée. Bauer diffractait leur tonalité acide en plusieurs plans. Avec Sylvain Cartigny, déjà, à la guitare et lui aux percussions, sa compagnie Sentimental Bourreau muait en groupe de jazz rock, et restituait le tempo de ce temps à Berlin où Müller achevait son oeuvre, cinq ans après la chute du Mur. Au fond, une vidéo en distillait quelques images. La parole de Müller était partagée entre une voix-off, une fillette aux lunettes noires qui jouait à la poupée, et Wilms lui-même singeant le dramaturge allemand, couverture sur le dos, cigare au bec et whisky à portée de gosier. Aujourd’hui, la représentation, plus frontale, se resserre sur le trio rock, genre Sonic Youth des débuts, sur la seule musique d’où parvient le pouls de la langue de Müller, et sur l’acteur dépouillé qui bat la mesure.

Qu’on me donne un ennemi débute avec la reprise ironique de Back in the USSR des Beatles, que Cartigny chante un peu à la manière de Lou Reed (cette intonation traînante…). André Wilms émerge du noir pour s’asseoir derrière le pupitre et concentre la lumière en la refusant presque, comme Edward Bunker dans Reservoir Dogs, sans la moustache. Les frappes et riffs répétitifs du groupe de Bauer, l’étoile à cinq branches de Mercedes et les quelques mots de Müller en surimpression sur la scène… tout tourne autour de sa voix de fumeur, d’autant plus métallique et sifflante ce soir-là que le son sature dans les aigus. Hochant la tête, tapant du pied, Wilms entonne un fragment d’Ajax par exemple, long poème tragicomique écrit par Heiner Müller un an avant sa mort. D’après Jean-Pierre Morel, son traducteur, l’auteur de Quartett et Hamlet Machine y trace son portrait « tour à tour humoristique et grave ». Un portrait à petites touches, où la confidence d’un écrivain reclus dans sa chambre d’hôtel du nouveau Berlin est « coupée de perceptions, de sensations d’idées, de souvenirs, de projets, de multiples citations ou allusions ». Le spectacle accentue encore le geste de Müller en accolant à Ajax… d’autres textes méconnus, Frag, Onasis ou La libération de Prométhée, déjà repris récemment par Denis Lavant.

Mais, à l’envers de la première version de 2003, le concert littéraire qui s’épanche désormais évacue  vite cette idée de portrait. Il taille à la place une empreinte de l’écho solitaire et bravache de Müller dans l’Europe d’alors, si satisfaite d’avoir abattu le communisme, d’être soi-disant parvenue à la fin de l’Histoire. Qu’elle lutte avec le rock bruitiste de Mathieu Bauer et ses acolytes ou s’en extirpe pour dire Blaubart, sec et beau final en allemand, la voix d’André Wilms se fraie toujours un chemin dans le fracas sonore, tout comme la prose sarcastique de Heiner Müller parvenait à remuer la conscience d’un continent pressé d’en finir avec son passé. La seule présence, fragile, du « haut-parleur » fétiche de Heiner Goebbels ou Klaus Maria Grüber résiste même au plaisir évident qu’ont Bauer et ses deux acolytes à jouer sans entrave. Elle rappelle combien « l’écrivain des deux dictatures allemandes » se plaisait à contrarier ses contemporains quand ils s’apprêtaient à plonger dans la société de consommation. Voilà un programme inattendu pour une rock star…

Qu’on me donne un ennemi

Jusqu’au 31 mars au théâtre des Bouffes du Nord à Paris

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