Catherine Frot : Winnie lui va comme un gant

Accaparée par le cinéma, la Dilettante de Pascal Thomas retrouve le théâtre avec Oh les beaux jours, chef d’œuvre très physique du théâtre de l’absurde. L’air de rien, Catherine Frot n’a pas froid aux yeux. Reprendre le rôle de Winnie, cette femme qui « sombre en chantant », à la suite de Madeleine Renaud, Marilu Marini ou Fiona Shaw, n’est pas une partie de plaisir.

paris-oh-les-beaux-jours

©Pascal Victor – www.artcomart.fr

Qui ne connait d’elle ses seuls personnages de bourgeoise délurée au cinéma peut s’étonner de la voir endosser la seule figure féminine du répertoire très masculin de Samuel Beckett. Pour elle, c’est un retour aux sources. Sa vocation est née à 18 ans, quand elle a vu Madeleine Renaud, justement, jouer sans y comprendre grand-chose la fameuse Winnie. Catherine Frot a attendu d’avoir l’âge du rôle, « quinquagénaire », pour boucler la boucle et brûler à nouveau les planches. Six ans après sa participation à Si tu mourais de Florian Zeller. Pourquoi revenir avec Oh les beaux jours ? Peut-être parce qu’elle est comme Winnie, qui à un moment dit : « C’est dur, pour l’esprit. Avoir été toujours celle que je suis – et être si différente de celle que j’étais. » Sur scène, Catherine Frot apparaît telle qu’on l’a déjà vue, la diction tantôt tonique et traînante. Avec un pétillement discret qui bientôt irrigue tous ses gestes et sa parole contraints.

Sans jamais trop en faire, à l’image de toute la mise en scène de Marc Paquien. Ces deux-là, à l’évidence, se sont trouvés pour aller au plus simple et direct des émotions contradictoires qui animent Winnie. Une femme digne, prise au piège d’une situation absurde, car prisonnière « jusqu’au-dessus de la taille », puis « jusqu’au cou », d’un « mamelon » rocheux. Ici, devant une toile peinte surranée, il ressemble à une huître géante. Assommée de soleil, elle ne peut jamais trouver la paix. Deux jours durant, elle trompe la mort avec un sac à banales malices et maintes alertes à Willie, compagnon reclus dans le borborygme et la presse écrite. Winnie parle, c’est tout ce qui lui reste. Beckett en fait un Sisyphe du verbe, elle aligne les phrases impuissantes à la sauver, mais qui la portent, de citations surréalistes en répétitions d’ordres inquiets, et la libèrent de Dieu, de la morale, du savoir.

OH LES BEAUX JOURS (Marc PAQUIEN)  2012

©Pascal Victor – www.artcomart.fr

Marc Paquien ne tient pas à défier Beckett. La symbolique du texte ne passe pas par la tension avec un décor graphique, spectaculaire, comme chez Robert Wilson ou Blandine Savetier, mais par le décalage entre ce que son actrice dit et ce qu’elle fait, ses gestes, ses silences, qui trahissent son état.

Ce rythme subtil, Catherine Frot l’imprime avec netteté. Sans l’affectation monotone de son modèle, Madeleine Renaud, avec des mimiques et intonations plus terriennes, moins guindées. Par ce travail subtil, Catherine Frot laisse entendre, comme peu d’interprètes avant elle, les modulations d’une femme assiégée par ses émotions contradictoires. Si Winnie n’impressionne plus, elle aura peu touché à ce point.

Du 21 mars au 1er juin au théâtre de l’Atelier à Paris

Publicités

2 Commentaires

Classé dans Théâtre

2 réponses à “Catherine Frot : Winnie lui va comme un gant

  1. A reblogué ceci sur ecole de theatre les embarques and commented:
    Costumes incroyables!

  2. J’ai vu cette pièce avec Catherine Frot aux Célestins à Lyon (je l’ai d’ailleurs chroniquée) et lire votre papier m’a rappelé ce bon souvenir. Merci !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s