A Chaillot, Wajdi Mouawad se réinvente encore une fois en solitaire

Wajdi Mouawad a beau dire de Seuls « ce spectacle, je ne sais pas ce que c’est », il ne pouvait pas plus déjouer les attentes. Un pied au Québec, l’autre en France, la tête au Liban, le dramaturge surprend en se mettant en scène lui-même, en s’exposant pour la première fois. La quête identitaire a toujours été au centre de son théâtre. Dans ses précédentes pièces – le cycle constitué par Littoral en 1997, Incendies en 2003, Forêts en 2006 et Ciels en 2009, elle est disséminée et dissimulée entre des personnages d’écorchés vifs par la question de l’héritage. Avec Seuls, Mouawad se livre et se réinvente en tant qu’homme et artiste à travers une fiction transparente.

SEULS_1-_R_THIBAUT-BARON

©Thibaut Baron

Dans l’anonymat d’une chambre d’hôtel, il campe Harwan, un étudiant montréalais en pleine crise existentielle. Tout lui est devenu étranger : sa thèse au point mort sur Robert Lepage, ses proches (son père, sa soeur, son amie…) avec qui il ne communique plus que par répondeur, lui-même surtout. Exilé et esseulé à Saint-Pétersbourg pour ses recherches, il a le temps de se voir sous toutes les coutures, mais ne se reconnaît plus. Sa vie amorphe et le spectacle basculent quand il s’enferme une nuit au musée de l’Ermitage. Devant un tableau, Le retour du fils prodigue de Rembrandt, la révélation est trop forte, il tombe dans le coma.

Seuls renferme encore bien des traits caractéristiques de l’oeuvre de Mouawad. Mais il jette ici au rencard tout ce qui a pu faire son succès et sa réputation. Langage et intrigues extravagants, mises en scène lyriques au possible, direction d’acteurs débridée… sont sacrifiés. Avec Harwan, Wajdi Mouawad recherche le dénuement dans la banalité. Sur le plateau, on ne voit que lui. Un être ordinaire détaillé par des dialogues mornes au téléphone et des dédoublements mélancoliques en vidéo. Avant que l’extraordinaire surgisse. Harwan/Wajdi se réveille du coma sans un mot. Il renaît littéralement par traits successifs. Sur les pans du décor dépliés, il s’immerge et s’abandonne dans la peinture. Médusé, on assiste à une séance d’action painting à la Jackson Pollock. L’exercice égoïste au possible pourrait exclure, tout du moins rebuter. Sans que l’on comprenne comment ni pourquoi, Mouawad fascine encore en allant jusqu’au bout de cette renaissance contraire à tout ce qu’il a fait auparavant.

 

 

« Ce spectacle, je ne sais pas ce que c’est »

Cinq ans après sa création, au printemps 2008 à Chambéry, Wajdi Mouawad revient sur ce solo, monomaniaque et sidérant, qui a tout changé pour lui.

solo-seuls-wajdi-mouawad-sera

©Thibaut Baron

Seuls est, plus qu’une pièce, une expérience, une performance. Elle ne ressemble en rien aux fresques d’avant, en particulier la trilogie Littoral, Incendies et Forêts, qui a fait votre succès partout. Ce qui frappe, au début, c’est l’emploi d’une langue morne, loin de la furie qu’on vous connaît…
Il y a chez moi une frénésie des mots que j’ai voulu casser. Vous me donnez un crayon, je vous écris quatre monologues, comme ça. Littoral, Incendies, Forêts… cela n’arrête pas d’accoucher dans chaque histoire. J’ai fait le pari de renverser la machine, de me sortir le robinet à mots de la bouche. Seuls, c’est presque un suicide artistique. J’ose aller là où je n’avais jamais été. Partir de l’excessivement banal. Ecrire un dialogue au téléphone comme « Comment vas-tu ? – Bien, et toi ? », pour moi c’est vertigineux. Le lyrisme ne fonctionnait pas. Dans le dernier tiers du spectacle, je ne prononce pas une parole. Je ne me serais jamais cru capable de faire ça.

D’où vous est venue cette radicalité ?
Ce spectacle, c’est aberrant, je ne sais pas ce que c’est. Il est né d’intuitions, de choses particulières qui émergent. Le souvenir d’ un tableau au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, Le retour du fils prodigue de Rembrandt, qui ne m’a jamais quitté. L’idée aussi de faire un spectacle sur Robert Lepage, pour lui rendre hommage. C’est un ami, un grand frère, qui m’a toujours encouragé. Ou encore la question de ma langue maternelle, qui s’est posée à moi dans une sorte d’éclat de rire. Je ne parle plus l’arabe depuis vingt-cinq ans, et c’est la première fois que je me pose la question. J’ai pris conscience qu’il me manque, beaucoup d’éléments font qu’il revient aujourd’hui. J’utilise tout ce qui m’arrive. Un jour, je demande à mon père ce que je faisais quand j’étais petit. Je n’ai pas de photo de moi, aucun souvenir. Il répond : « Pour te calmer, on te donnait des crayons de couleur et de la peinture. » Et là ma soeur me dit : « Toi, tu as toujours voulu être peintre. » Où tout cela est passé ?! J’ai fait le lien avec l’arabe oublié. Tous ces éléments qui préexistaient sans que je sache trop quoi en faire se rencontrent. Avec eux, je tente de trouver en moi les sensations de moments détruits par les erreurs, les non-dits, la violence familiale…

Au point de renaître, littéralement, sur scène en vous immergeant dans la peinture. Cette performance (peindre en direct, sans un mot) s’est-elle imposée dès le départ ?
C’est venu au fur et à mesure. Je ne peux pas dire ce que j’avais en tête au début. La seule chose qui fonctionne, pour moi, ici, ce n’est pas de parler, mais bien de faire, d’agir. La peinture émerge de cette volonté désespérée de reconstruire ce qui a été cassé. Mais comme je n’arrive pas à faire un théâtre qui traduit le sentiment d’incohérence que j’éprouve, moi, dans la vie, il ne faut pas prendre ça trop au sérieux. On s’amuse. Je joue. Je joue à être celui que je serais devenu si je n’avais pas quitté le Liban. Cette partie de moi qui aurait pu passer à côté de la vie.

Seuls_12_c_Thibaut_Baron

©Thibaut Baron

La plupart de vos pièces ont été créées pour et avec une troupe d’acteurs français et québécois. Pour la première fois, vous écrivez pour vous. Tous vos spectacles contiennent des éléments personnels. Pourquoi celui-là, vous ne pouvez le confier à un autre interprète que vous ?
Même si Seuls est écrit en français, encore une fois il est lié à l’oubli de ma langue maternelle. Le solo, c’était évident. Il me fallait retravailler seul, je ne voulais pas être dans un rapport d’écriture avec un autre comédien. Je ne pouvais pas diriger quelqu’un d’autre, lui expliquer ce que je sentais à l’intérieur, lui demander de faire semblant.

D’après vous, Littoral, Incendies et Forêts tentaient de « réparer un désenchantement ». Seuls à sa manière y parvient-il ?
Ces pièces, surtout Seuls, traduisent une forme d’inconscience – je suis inconscient de l’identité que je porte, vous la voyez beaucoup plus que moi. Le théâtre… c’est une manière de colmater le temps. Enfant, on arrive au monde avec une sorte de bonne volonté. Puis quelque chose se casse : la conviction que le monde est enchanté. On passe notre temps à recoller cela. Chaque fois que j’essaie, cela donne une pièce de théâtre.

Du 19 au 29 mars au théâtre national de Chaillot
Les 30 et 31 mai au théâtre Monnot à Beyrouth, dans le cadre du Beirut Spring Festival

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Peinture, Théâtre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s