Chez Dorian Rossel, un « Quartier lointain » devient un paysage intime, et le dessin du théâtre

Molière, Feydeau, Koltès…, très peu pour lui. Le metteur en scène suisse Dorian Rossel fait du théâtre avec précisément ce qui n’est pas du théâtre. En l’occurrence ici, une BD, et quelle BD, Quartier Lointain de Jirô Taniguchi. Une épopée intime, traduite d’un sourire enfantin, au plus près des comédiens, sur laquelle il revient avant d’aller dans le Cosmos.

Dorian_Rossel par Karim Kadjar

©Karim Kadjar

Depuis 2004, avec votre compagnie Super trop top, vous avez adapté Cantiques de vous, un roman de Stéphanie Katz, le scénario de La Maman et la putain de Jean Eustache, Soupçons, le documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, et juste avant donc, Quartier Lointain. Pourquoi monter des textes qui ne relèvent pas du théâtre ?
J’essaie de créer des spectacles que j’aimerais voir, et que je ne vois pas au théâtre.  Les textes de théâtre les plus forts ont déjà été joués, suffisamment bien, ce n’est pas la peine. Dans tout ce qu’on fait revient l’idée de tirer un portrait de notre époque, avec des œuvres qui nous parlent. La Maman et la putain, par exemple, c’est un texte incroyable, mais très marqué par les années 70. On a tenté de le retirer de son imagerie pour voir comment il pouvait encore éclairer le présent. On essaie de créer des spectacles qui mettent l’être humain face à des forces plus vastes que ses petits problèmes quotidiens. Devant Pina Bausch, le Théâtre du Radeau, Pierre Meunier ou Tadeusz Kantor, on est bouleversé, transporté, sans savoir d’où ça vient.

Qu’est-ce qui vous touche alors dans Quartier lointain, au point de mettre la BD en scène ?
Déjà, j’y vois une histoire extrêmement forte, délicate. Quelque chose de bienveillant décrit avec une finesse, une élégance, rares aujourd’hui. Une histoire aussi, sans cynisme, sans ironie. Sans procédé hollywoodien qui force l’émotion. Taniguchi touche l’essentiel, mine de rien, alors que la construction du livre est complexe, car cyclique. Il revient sans cesse sur les choses, jusqu’au vertige. Et, cela traverse toute son œuvre, à chaque album il dessine des êtres qui essaient d’être plus conscients d’eux-mêmes. Là, Hiroshi, c’est un homme qui n’arrive pas à se construire. Parce qu’il est face à une énigme, l’image fausse de son père.

Comme dans le livre, vous le représentez à différents âges. A ceci près que Taniguchi le détaille en enfant, et pas vous. D’où est venue l’idée de le faire jouer par tous les comédiens ?
Dans la BD, Hiroshi est tracé en quelques traits. Comme Tintin. Il n’est pas typé, tout le monde peut se projeter en lui. L’identification, c’est le premier problème que l’on devait résoudre. Au début, on a fait venir sur scène un adolescent. Mais très vite, quand Hiroshi, redevenu enfant, parle avec sa conscience d’adulte, on n’y croyait plus. Alors les comédiens se sont dits, ce personnage, c’est moi, c’est tout le monde. Que tous jouent Hiroshi et par moment prennent un autre rôle, la mère, la sœur, les copains…, cela m’a paru intéressant parce que tous les personnages sont vus à travers le regard d’Hiroshi, tout le monde est un petit peu Hiroshi, et en retour on voit quelle part il prend de chacun d’eux. De toute façon, je suis le premier spectateur des idées de mes comédiens. Ils me rendent actif, pas juste consommateur de spectacle. Et avant tout, je leur demande d’être très sincèrement eux-mêmes sur scène. On doit pouvoir se projeter en eux.

A travers eux, vous parvenez à dépeindre non seulement les méandres de l’histoire, mais aussi, en quelques instants suspendus, le dessin de Taniguchi…
On peut être fidèle à une œuvre, coller image par image, et passer totalement à côté. L’essentiel est d’être dans l’esprit. J’aime beaucoup l’humilité qui transpire de Quartier lointain. Nous devions nous en rapprocher le plus possible. C’était laborieux, on est sans cesse revenu sur l’ouvrage. En tentant de raconter l’histoire sans en dire les mots ; il manquait quelque chose. En en reprenant que les mots ; encore pire. Après quelques répétitions, nous avons posé la BD, et décidé de la réinventer à partir de nos sensations, nos souvenirs. A certains moments sur le plateau, on a eu besoin d’une pause dans le récit, d’une respiration. C’est cette recherche organique qui nous fait retomber pile sur le livre, nos changements de plan correspondant aux cases de silence dans la BD. Il y a une grande part d’instinct.

Quartier lointain : Le temps retrouvé

Sur l’instant, un adolescent dans la fine fleur de ses boutons ne se dit pas souvent que « c’est bien d’avoir 14 ans ». Mais pouvoir revivre, adulte mûr, bien mûr, les émois de sa jeunesse est une expérience bouleversante. Comme le sont, en douceur, Quartier lointain, album étalon du mangaka Jirô Taniguchi, et la pièce qu’en a tirée Dorian Rossel. De la BD, le Genevois extrait une farandole d’exclamations, de moments de grâce jamais complètement naïfs, car toujours cernés de cette ombre, la fuite du père, qui brisera un foyer.

Photo 2 Quartier Lointain - libre de droits -®Carole Parodi

©Carole Parodi – http://www.caroleparodi.com

A 48 ans, Hiroshi est un homme d’affaires informe, oublieux et oublié de sa femme et ses enfants. Un jour, de retour chez lui, il prend sans le vouloir le train en sens inverse, et débarque dans sa ville natale. Où il ne reconnaît plus rien, s’évanouit sur la tombe de sa mère, pour se réveiller, une trentaine d’années plus tôt, dans son corps d’ado, quelques jours avant que son père, sans prévenir, ne se fasse la malle pour de bon. Le spectacle oscille alors entre l’euphorie d’Hiroshi, rejouant, en mieux, depuis son esprit mature les moments clé de sa vie d’alors – un premier amour, la première biture…, et sa tentative de comprendre, sinon éviter, l’abandon paternel.

Photo 3 Quartier Lointain - libre de droits -®Carole Parodi

©Carole Parodi – http://www.caroleparodi.com

Dorian Rossel, c’est son talent, sa marque distinctive, régit ce ballet avec l’ingéniosité d’un enfant. Et donc les moyens du bord. Comme éclairée à la lampe de poche, la scène recrée un monde avec rien, des panneaux coulissants, des matelas, un cerceau pour figurer la grand-mère en chaise roulante, une casquette pour retrouver le petit garçon, et surtout des gestes. Presque une ronde. Les règles en sont données d’emblée : les comédiens jouent comme des enfants, à être les enfants qu’ils ne sont plus. Le rythme n’en est ralenti que pour retrouver, en des pauses stupéfiantes, les angles de vue, les cases dessinés par Taniguchi. Et mesurer ainsi le chemin parcouru. A la fin, Hiroshi, redevenu lui-même, pourra dire à ce père perdu, peut-être croisé, « je suis grand maintenant ».

Photo Quartier Lointain - libre de droits -®Carole Parodi

©Carole Parodi – http://www.caroleparodi.com

Le 28 février aux Spectacles français, le Théâtre Palace de Bienne
Le 7 mars à L’Arc, scène nationale du Creusot
Le 14 mars au Dôme à Albertville
Du 19 au 21 mars à la Comédie Picardie à Amiens
Les 24 et 25 mars au théâtre Gérard Philipe de Champigny-sur-Marne
Les 28 et 29 mars à Sortie Ouest à Béziers
Le 5 avril à l’Opéra de Saint-Etienne
Le 12 avril au théâtre du Crochetan à Monthey
Du 14 au 16 mai à l’Espace Malraux à Chambéry

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Classé dans Dessin/BD, Théâtre

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