Pour Denis Podalydès, « Hyde n’est pas un monstre »

L’interprète de Rouletabille au cinéma jubile tout autant, sinon plus, au théâtre. Au risque de la saturation. Après avoir monté L’homme qui se hait à Chaillot, il reprend son rôle d’Harpagon au printemps à la Comédie française, crée Rituel pour une métamorphose fin avril à Marseille, puis redonne sa mise en scène de Cyrano de Bergerac à Paris en juillet. Tout en enchaînant les lectures, sur France Culture et ailleurs. Mais c’est bien (presque) seul en scène, dans la peau du docteur Jekyll et de M. Hyde, que Denis Podalydès donne sa pleine mesure pour encore quelques représentations, après trois ans de tournée. Le cas Jekyll, réinterprétation du mythe anglais, est une réussite subtile qu’il ne doit pas qu’à lui-même. Explications.

 

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©Elisabeth Carecchio

En quoi le dernier chapitre du roman de Robert Louis Stevenson vous a donné l’envie d’en tirer un monologue ?
Le désir du monologue est né avec la dualité du personnage. Avec l’idée que le docteur Jekyll ne peut plus rien faire contre cela, que ce qu’il a fait naître en lui, cet Edward Hyde qu’il croyait dominer, en le faisant apparaître et disparaître au moyen d’une potion, l’emporte sur lui-même, le domine à son tour, l’envahit jusqu’à ce qu’il en meurt. Comme dans La Mouche de Cronenberg, film qui m’a beaucoup stimulé.
Toute histoire de double fait aussi penser au comédien et son personnage. Un comédien n’existe qu’en raison de cette dualité. Maîtrise-t-on un personnage qui vous donne tant de plaisir à jouer? Jusqu’où aller (trop loin) pour lui donner corps?

Pourquoi avez-vous demandé à Christine Montalbetti de réécrire le texte ?
Le hasard a beaucoup joué. Je lis le roman. Il se trouve que je vois Christine à déjeuner. On en parle. L’idée me vient qu’elle pourrait écrire un texte à la fois autonome et reprenant les grands traits de l’histoire, et que j’en pourrais faire ma chose, un texte qui me résiste et que je puisse dompter. Le vrai démon, c’est le texte de Christine, le monstre, c’est lui.

Qu’est-ce que l’on y retrouve d’elle, quelles libertés prend-elle avec Stevenson ?
Son humour, sa délicatesse, les torsades, les circonvolutions dans les phrases, l’adresse au spectateur, le ton enjoué, puis soudain romantique, puis un instant trivial, puis bifurquant vers le conceptuel. C’est tout elle, ça.

 

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©Elisabeth Carecchio

Certains critiques vous reprochent de vous détourner du mal, du monstre en Hyde (Fabienne Pascaud dans Télérama) ou du suspense lié à la transformation de Jekyll (René Solis dans Libération). Qu’est devenu Hyde, qu’en avez-vous fait ?
Dans le texte de Christine, Hyde n’est finalement pas un monstre. Au contraire même. Il devient peu à peu un petit être aimable, très méchant certes, mais finalement si pur dans sa malice, dans sa négativité, qu’il en est moins hypocrite que tout homme. Christine s’est appuyé sur un détail du roman, généralement laissé de côté : Hyde n’est pas laid ni difforme. Il est décrit comme « petit, jeune, avec un pas léger et bizarre ». Avec une voix très désagréable, cassée, enrouée, et sifflante. C’est tout. En revanche quiconque le voit éprouve une invraisemblable répulsion. Mais c’est une répulsion morale, devant le concentré de mal qu’il est. L’idée de Stevenson c’est de rendre Hyde irreprésentable.

Comment le figurer, lui donner vie alors ?
On ne peut pas montrer Hyde. On ne peut montrer que sa poussée, son insistance, sa silhouette, l’ombre qu’il projette. En même temps, il faut quand même montrer quelque chose. C’est la difficulté, la gageure, il faut bien relever le gant. A la fin, quand on croit avoir affaire à lui, c’est davantage Jekyll qui nous parle de l’intérieur du petit corps léger (et velu) de Hyde.

 

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©Elisabeth Carecchio

Le travail sur le corps, votre corps, ainsi que l’introduction de la danse avec Kaori Ito, semble être la source de la jubilation, du plaisir un peu pervers que vous prenez à jouer Hyde…
Oui, beaucoup, cela a pris ce tour-là au fur et à mesure des répétitions. J’avais besoin d’aérer les blocs de texte, la concentration et la contention intellectuelle que cela exigeait, par une sorte de « défoulement » physique, qui libérait les tensions accumulées.
L’autre part d’improvisation concerne l’usage de l’anglais, présent au départ dans certaines petites phrases de Christine (« I introduce Jekyll »), que j’ai beaucoup développé, par goût, par plaisir. Par une sorte de nécessité métamorphique aussi, si je puis dire, puisque j’imaginais que Hyde s’exprimait plus volontiers en anglais, et qu’il y aurait aussi un principe de transformation dans la langue même. J’ai pris des passages du texte original de Stevenson.

L’aspect le plus remarquable du spectacle reste la circulation des voix entre les personnages. Etait-ce l’enjeu de ce spectacle ?
Je désirais opérer des métamorphoses à tous les niveaux, dans le corps, dans la mise en scène, dans la lumière, dans la diction et dans la voix, voyager à l’intérieur, dans les possibles du jeu, les mille virtualités que possède ce texte. Et la voix, oui, était dans ce cas pour moi un champ privilégié, un vrai terrain d’exercice ; mais je me méfiais aussi beaucoup de cela, du cabotinage, des effets faciles.

Quels sont justement les pièges que votre complice Eric Ruf, qui co-signe la mise en scène, vous a permis d’éviter ?
Verser dans le trop plein de confiance ou de doutes, alterner le sentiment de toute puissance et celui de n’être rien. En équipe, cela se jugule, se transforme, s’apaise. Au bout du compte, ce n’est pas « moi, moi » en scène, c’est un acteur jouant une pièce, à la distance duquel moi-même je me tiens.

 

Le 23 février à la salle Gérard Philipe de Bonneuil-sur-Marne
Du 26 février au 2 mars au théâtre de l’Ouest parisien à Boulogne-Billancourt
Les 22 et 23 mars au théâtre Jean Vilar de Suresnes

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Classé dans Littérature, Théâtre

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