La Révolution à la rescousse du couple, ou la dernière farce de Massera et Lambert

 

Hollywood avait ses comédies du remariage. D’après Stanley Cavell, des films comme L’Impossible M. Bébé d’Howard Hawks ou Madame porte la culotte de George Cukor font leur miel des « incompréhensions qui naissent entre des personnes merveilleusement intelligentes, fascinées l’une par l’autre et sachant bien s’exprimer. Elles inspirent des conversations d’une passion et d’une finesse superbes, dont le but n’est pas de livrer une conclusion sur leurs vies en commun, mais de surmonter les obstacles qui mettaient en péril leur intimité et leur éducation respectives. Un perfectionnement a lieu, une nouvelle création de l’humain ». Dans Que faire ? (le retour), Martine Schambacher et François Chattot les rejouent à leur manière, faussement naïve, irrévérencieuse. Leur couple de retraités n’a pas la sophistication de Katharine Hepburn et Cary Grant par exemple, loin de là, il n’a pas rompu et n’est pas sur le point de l’être, mais il s’est oublié, ils se sont oubliés quelque part en chemin, dans l’anonymat d’une cuisine Mobalpa. Pour eux comme pour les précieux agités de la screwball comedy, « la question », c’est bien « d’savoir comment tu t’inventes ». A deux.

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©Vincent Arbelet – www.vincentarbelet.com

 

Dans une comédie du remariage, l’ordre logique des choses dérape sur un détail incongru. Chez Jean-Charles Massera et Benoît Lambert, il relève comme de coutume, après We are la France et We are l’Europe, de la pensée politique. Entre la toile cirée, la radio à réparer, le cabas du marché et le déjeuner à servir, la fantaisie s’invite au foyer avec la découverte inopinée d’un… traité de Descartes. Une phrase l’emporte, et dérègle tout, déjà le repas, virant au loufoque : « Je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. » Surgi on ne sait comment, le livre ouvre, chez la femme d’abord, un abîme de perplexité et de conquête.

A partir de là, les deux endormis n’auront plus les couleurs pétantes de leurs habits comme seule excentricité. Leurs repères vacillent, tout comme eux se transforment, en repassant l’histoire des idées révolutionnaires. C’est là l’originalité de Que faire ? (le retour). Ce qui n’était au départ qu’un chapitre du livre-collage We are l’Europe de Jean-Charles Massera, devient le volet le plus abouti, le plus drôle aussi, du triptyque que le critique d’art et performer a réécrit sur le plateau avec Benoît Lambert, tout nouveau directeur du théâtre Dijon-Bourgogne. A la différence des plus jeunes protagonistes de We are la France et We are l’Europe, qui tenaient le constat amusé et s’accommodaient des reniements, en gros, de la société de consommation, le vieux couple de Que faire… ne se résigne plus en chantant au ronron des discours. Au contraire, il discute.

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©Vincent Arbelet – www.vincentarbelet.com

 

Sous nos yeux, les deux quidams passifs se réveillent au contact des textes, s’improvisent acteurs de leurs vies, en faisant leur propre tri des idées produites depuis, rien que ça, la Déclaration universelle des droits de l’homme. Monsieur et madame s’écharpent avec frénésie sur les révolutions françaises et russes, Nietzsche, le surréalisme, mai 68 vu par Deleuze et Guattari, même Bourdieu… Pour le spectateur, c’est jubilatoire. A plus d’un titre. Parce que la glose savante fraye avec les fulgurances populo et de savoureux jugements à l’emporte-pièce. Parce que les personnages ne se résignent jamais, surtout pas devant leurs « petits trous de culture » comme dirait Desproges. Parce que, enfin, ce qui était étriqué n’en finit plus de céder aux sirènes du délire. Une progression parfaitement graduée par la mise en scène de Benoît Lambert.

A mesure que les livres s’égrènent, la cuisine banale du début, baignée d’une lumière froide, s’ouvre par des chausses-trappes à toutes les expériences. Jusqu’à s’échauffer aux lampes du music-hall. Il faut alors voir et entendre Martine Schambacher quand elle pastiche Nina Hagen, sous l’oeil énamouré de son complice, pour saisir jusqu’où peut amener l’exercice débridé de la pensée, en bafouillant et tressautant dans tous les coins. Dans son court essai, Avant, paru l’an dernier, le psychanalyste JB Pontalis, tout juste décédé, écrivait que c’était mieux « quand le mot révolution était porteur d’espoir »… Pour le couple de Que faire…, c’est diablement d’actualité.

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©Elisabeth Carecchio

 

Jusqu’au 26 janvier au théâtre de la Croix-Rousse à Lyon
Du 30 janvier au 1er février à la Comédie de Saint-Etienne
Du 6 au 8 février au Festin à Montluçon
Les 12 et 13 février à l’espace des Arts de Chalon-sur-Saône
Du 21 au 27 février au théâtre Saint-Gervais à Genève
Du 5 au 10 mars au théâtre Kléber Meleau de Lausanne
Les 14 et 15 mars à la scène nationale 61 d’Alençon
Du 19 au 21 mars, au Volcan, scène nationale du Havre
Les 26 et 27 mars au Rayon Vert à Saint-Valéry-en-Caux
Les 2 et 3 avril au théâtre Antoine Vitez d’Aix en Provence
Les 10 et 11 avril au théâtre des 4 saisons à Gradignan
Du 17 au 19 avril à l’Espace Malraux, scène nationale de Chambéry
Les 24 et 25 avril à l’Arc en scènes à La Chaux de fond
Les 14 et 15 mai au Granit, scène nationale de Belfort
Du 1er au 7 juin au théâtre du Nord à Lille
Du 12 au 22 juin au théâtre national de la Colline à Paris

A propos de We Are l’Europe, voici ce que m’en disait Benoît Lambert, quand le spectacle passait par le théâtre Les Ateliers à Lyon en juin 2010 (interview initialement parue dans Lyon Capitale)…

Vous avez ressenti un « choc » en lisant Jean-Charles Massera. De quel ordre ?
Le plus fragrant chez lui, c’est sa façon de démonter les discours de contrôle, ceux du marketing, de la loi, des experts, en particulier économiques, devenus très envahissants dans le champ médiatique, qui construisent le probable comme une fatalité, qui disent « les choses sont comme elles doivent être, et elles ne changeront pas ». Lui, il les dynamite, pas seulement en se moquant, mais en y réinjectant la vie des individus eux-mêmes. Ce n’est plus « le consommateur », c’est « la femme à Christian ». C’est à la fois drôle et fort à entendre.
Qu’avez-vous voulu faire tous les deux avec ce spectacle ?
Nous avons voulu sortir de la seule « consignation de la catastrophe » comme dit Jean-Charles Massera, et donner la parole à ceux qui sont soumis, qui essayent de vivre avec l’imaginaire un peu pauvre qui nous est proposé. Ce ne sont pas seulement des moutons grégaires. On est parti de leur effort à se réapproprier l’existence, d’une parole ordinaire, tout en revisitant des formes de variété populaire, des formes charriées par les industries culturelles, le cinéma…
Comment avez-vous travaillé avec lui et les acteurs ?
Nous avons fait le travail préparatoire à deux, avec des allers-retours. Puis Jean-Charles a écrit son livre dans sa souveraineté absolue. Je l’ai pris, avec une logique de collage, pour l’amener sur le plateau, et en discuter avec les comédiens. Le premier jour, je ne savais pas ce qui resterait. J’avais envie d’un bla-bla, que ça cause. On en a extrait sept voix, alors qu’il y aurait pu en avoir des centaines, d’où ont émergé des personnages. Ce qui leur arrive est grave. Je ne voulais pas être dans l’ironie, mais rester à hauteur d’homme, être sérieux. Dès que le public est arrivé, on a su que c’était une comédie.

 

… et ce que le spectacle m’inspirait à l’époque :

 

« Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire », se lamentait Anna Karina dans Pierrot le Fou. Quarante et quelques années après, la question est la même pour les personnages de We are l’Europe. Sauf que les sept « mecs » et « nanas » réunis dans un local informe, autour d’une table en formica, ne se consument pas dans une fuite aussi colorée que mortelle, mais « prennent un temps de pause pour parler de deux ou trois trucs » en attendant Manu, et raisonnent avec leurs armes, les mots, sur le monde comme il va – mal.

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©Clément Bartringer – clementbartringer.com

 

Ils s’affairent, arrivent les uns après les autres comme dans n’importe quelle section locale d’un parti, et préparent quelque chose d’extraordinaire, mais ça on ne le saura et verra qu’après. A tous les âges, entre vingt et quarante ans, ils s’interrogent, à coups d’« OK », de « Non, tu vois » et de « contnu », sur la mondialisation et sa culture « post-coloniale hyperagressive », le voile au Caire, le sexe au temps du string fendu, le risque dans le capitalisme et la crise financière, les bienfaits d’une cuisine équipée… bref sur « l’ampleur de la déroute civilisationnelle » du « petit Blanc hétéro occidental », qui « arrive plus vraiment à énoncer… des envies, des projets tout ça », donc « bande plus », donc « peut plus trop sla raconter ».

Le spectacle les saisit tel quel, sur le vif, dans une optique quasi documentaire, tout de suite un peu tordue par le rire émanant du public. Au départ du projet, Jean-Charles Massera, l’auteur de United Emmerdements of New Order ou de Jean de La Ciotat, et Benoît Lambert le metteur en scène ne voulaient pas « être dans l’ironie, mais rester à hauteur d’homme, être sérieux ». Tous deux ont échangé pendant des semaines sur la dérive du monde occidental, « qui arrive à bout de souffle dans ses mythologies, ses croyances ; qui flippe et qui se crispe parce qu’il prend conscience que son histoire et ses visées ne font plus vraiment modèle ». Massera en a fait un livre (1) dans son coin, Lambert un collage de dialogues malaxés avec ses comédiens du Théâtre de la Tentative, dans la lignée d’un premier travail, très proche, sur un montage de textes antérieurs de l’écrivain, qui a donné We are la France en 2008.

Avec We are l’Europe, ils ont voulu dépasser la seule « consignation de la catastrophe » et donner à voir des gens ordinaires se débattre avec cette perte des repères et des certitudes. Pas question d’imposer une pensée, mais de trouver un chemin, si étroit soit-il, apte à réenchanter le monde. Le spectacle en cela dépasse le pessimisme du livre de Massera. Les sept « mecs » et « nanas » au complet entament progressivement les répétitions du « projet WALE ». Grimés en super-héros foireux, entonnant – très bien- des tubes d’aujourd’hui, de Zazie à Coldplay, ils retournent comme un gant l’inanité de l’homo festivus occidental dénoncé par Philippe Muray, et trouvent dans le burlesque une manière de se réapproprier leur vie, de la réinventer dans le marasme. Tout ça pour s’en convaincre,« ça va bien spasser ».

 

 

(1) We are l’Europe (Editions Gallimard-Verticales, 2009, 250 p., 20 €).

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