Gwenaël Morin s’empare du Point du Jour, tous les jours

A Lyon, le théâtre du Point du Jour retrouve toute sa tête. Le 1er janvier, Gwenaël Morin y a pris officiellement la suite de Michel Raskine et André Guittier. Les deux compagnons avaient quitté le quartier Saint-Just fin 2011, après dix-sept ans perchés de l’autre côté de Fourvière, entre Sartre, Manfred Karge, Lagarce, Dea Loher et Rousseau. La succession n’est pas une surprise, tant Raskine a favorisé l’éclosion de Morin, révélé en 2001 par sa mise en scène de Mademoiselle Julie de Strindberg, avec Cécile de France. L’an dernier, plus qu’un simple intérim ou une carte blanche, il a littéralement occupé le Point du Jour de janvier à décembre, avec un monologue de Peter Handke, Introspection, la reprise de Hamlet et Antigone, et un cycle de quatre pièces ressuscitant l’Antitéâtre de Rainer Werner Fassbinder, Anarchie en Bavière, Liberté à Brême, Gouttes d’eau dans l’océan et Village en flamme.

Gwenael Morin

©Marie Ferec

Loin de la déshérence trop vite décrite, la transition donne un avant-goût de l’élan que Gwenaël Morin compte insuffler à ce théâtre isolé. Quand il y a monté Introspection, il observait que, pour Guittier et Raskine, « la rencontre avec [son] travail avait été importante », et que « cela avait du sens de conclure par l’une des aventures théâtrales qui était née et s’était développée au Point du Jour ». Avant d’affirmer : « De leur part, il y a une forme de fierté. Ils ne sont pas fiers de me connaître, on s’en fout. Mais fiers de montrer aux spectateurs que ce qu’ils ont fait n’est pas vain, qu’après eux ce n’est pas le chaos. »

Sans renier l’héritage, l’intranquille qu’est Morin entend donner un autre tour, de force, au théâtre de la rue des Aqueducs. La couleur était annoncée et limpide bien avant que les tutelles se prononcent : « Je veux approfondir le Théâtre permanent, et d’une certaine manière le refaire. Le plus risqué pour moi, c’est de recommencer. » Recommencer quoi, au juste ? L’expérience menée avec sa troupe en 2009 aux Laboratoires d’Aubervilliers (1). Au nord de Paris, la compagnie a tenu résidence à un train d’enfer. D’après Gwenaël Morin, l’idée était de « jouer tous les soirs, répéter tous les après-midis, et faire des ateliers de transmission tous les matins, cinq jours par semaine ». Tous les deux mois, ses comédiens attaquaient une nouvelle pièce. Ou plutôt, démasquaient un nouveau héros – Lorenzaccio, Tartuffe, Bérénice, Antigone, Hamlet et enfin Woyzeck. Chaque acteur à tour de rôle assurait le matin une rencontre avec le public, invité à « refaire des scènes qu’ils avaient vues la veille », explique-t-il. « Une mamie, un gamin de 12 ans, un chômeur de 45, un étudiant… tous ont joué Antigone, chacun se l’appropriait sur la base de sa propre singularité. » Au point d’infléchir « en profondeur » le jeu des professionnels.

Chemin faisant, l’ancien assistant de Raskine a donné un corps palpitant à cette « utopie » qu’est pour lui le théâtre : « Il a quelque chose à voir avec la précarité du premier amour, il est une manière d’accroître l’expérience du temps présent, qui fonde votre rapport à l’autre. » Mais pour vivre cette « espèce de présent excessif », il faut en avoir appris les codes. En juin 2008, lors d’un festival à Turin, lui qui est sans cesse, fébrile, à la recherche du mot juste pour évoquer son engagement se décrivait ainsi : « Je suis Gwenaël Morin / Je suis un artiste / Je fais du théâtre. » L’assumer haut et fort n’a pas toujours été évident, même s’il est adepte des harangues publiques. Il a fallu quelques rencontres. Avec Raskine, ce « grand frère » qu’il a accompagné pendant cinq ans, « toujours d’accord avec son travail, sans vouloir faire pareil ». Puis avec Thomas Hirschhorn, l’intransigeant plasticien suisse, son « maître », son « directeur de conscience » qu’il « copie » et l’a « mis à poil », perçant sa coquille pour le forcer à dire qui il était. C’est à dire metteur en scène de théâtre, avec ce que cela comporte « de peurs, de lieux communs ».

De retour à Lyon, Gwenaël Morin veut justement faire du Point du Jour un lieu commun, au sens premier, physique. Donc « un exemple de relation approfondie avec le public à un endroit donné ». Lui qui n’envisage de faire du théâtre autrement qu’avec une troupe, souhaite la voir travailler au jour le jour, sans qu’elle « ne soit détachée du quotidien ni du banal ». Cela impose pour lui que le théâtre soit ouvert tous les jours, et que tous ses moyens, toutes ses forces convergent vers la seule production artistique. Elles ne sont pas là pour « répondre à des attentes, à des besoins de politique culturelle ». Après quelques rendez-vous ponctuels d’ici l’été, le Théâtre permanent doit reprendre son rythme infernal en septembre.

 
(1) Aux éditions Xavier Barral, l’ouvrage d’Yvane Chapuis la restitue copieusement.

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