Au Bal, Paul Graham écorne les vaches sacrées de la photographie

Paul Graham - Baby beyond caring

©Paul Graham Beyond Caring 1984-85http://www.paulgrahamarchive.com

 

Le hasard guide les pas de Paul Graham. C’est parfois difficile à croire, quand on voit au Bal la douce rigueur de ses cadres. Composés, à 27 ans de distance, pour les deux séries Beyond Caring, à Bristol, et The Present, à New York, ils saisissent au jugé des instants banals, pas forcément décisifs, qui reliés entre eux, peuvent former des histoires si le spectateur s’y attarde. Avec une constante : l’équilibre dans l’image. Dans ses clichés, des lignes de fuite convergent au centre, où le point est souvent fait ; des couleurs chaudes, l’orange en particulier, contrent la dureté des lumières, celles au néon de Beyond Caring ou celles coupantes de la mi-journée de The Present. Loin de toute mise en scène, Paul Graham use de ce sens inné de la composition pour défier à chaque fois les pratiques conventionnelles de la photographie.

Au rez-de-chaussée du Bal, on ne comprend pas tout de suite, avec nos yeux délavés d’aujourd’hui, à quel point le théâtre silencieux bâti par la série Beyond Caring conteste la photographie documentaire, le reportage social, au début des années 80. L’agence Magnum en ayant fait une norme, le chômage et la misère ne peuvent être représentées qu’en noir et blanc. Paul Graham ose la couleur. En hommage déjà à son maître William Eggleston, dont un livre l’initie à la photographie à 19 ans. Et surtout pour montrer la vie, la sienne, celle des autres déclassés du thatchérisme, telle qu’il la voit.

Paul Graham - Beyond Caring

©Paul Graham Beyond Caring 1984-85http://www.paulgrahamarchive.com

 

En plein abandon du Welfare State, Graham, jeune microbiologiste sans travail, court les bureaux d’aide sociale de Bristol. Il capture les lieux qu’il traverse, les longues phases d’attente, à hauteur d’homme. En catimini. Ses photos qui paraissent pour certaines, pas toutes, si construites, il les a prises l’appareil posé à côté de lui, déclenchant sans que quiconque s’en aperçoive. Quantité de lignes (murs décrépis, bancs pimpants, portes fermées, néons…) structurent l’espace en oblique ; les sujets leur opposent la même lassitude, l’arrondi des épaules voutées. De ces moyens formats rectangulaires ressort le combat esthétique entre la déprime ordonnée des locaux administratifs et les anomalies de la présence humaine. Tels ces pieds qui entrent seuls dans le cadre, cette poussette qui ponctue une rangée de boxes martiale, ou ce bébé habillé en rose, qui polarise l’image à force de se tenir debout quand les adultes restent assis, résignés.

« Ce bébé en habit rose…, se souvient Paul Graham. Un photographe m’a dit qu’il gâchait la photo, car c’était une couleur heureuse. Il ne supportait pas que l’image, comme la vie, soit traversée de contradictions. » Avec A1-The Great North Road (1981) et Troubled Land (1986), Beyond Caring (1984) forme une trilogie sans complaisance pour les règles du paysage et du documentaire, et tire un portrait sans concession au chic des galeries, au bon goût des musées, des inégalités dans l’Angleterre de Thatcher. « There is no such thing as society » ? Paul Graham répond avec des images qui cinglent comme des gifles.

 

Paul Graham - "The Present"

©Paul Graham, Wall Street 19th April 2010 12.46.55pm, The Present, 2010-2011 (www.fillesducalvaire.com)

 

Quinze à vingt ans plus tard, une nouvelle trilogie – American Night, A Shimmer of possibility et The Present – déplace la critique aux Etats-Unis, où le photographe depuis reconnu se voit toujours « en extraterrestre ». Au sous-sol du Bal, l’esprit do it yourself hérité du punk l’anime de façon moins évidente et spectaculaire. Aux quatre coins, les murs se parent des grands diptyques et triptyques glacés de la toute dernière série The Present. Dans la grande tradition de la photo de rue, « un genre qui n’a pas d’équivalent dans les autres arts », Paul Graham s’installe aux carrefours et au ras du bitume de New York, et isole dans la foule des marcheurs, des cols blancs en pause clope, des adolescentes en arrêt (les seules de toute l’exposition qui regardent l’objectif), chassés par d’autres dans l’image suivante.

« No standing anytime »… le panneau de signalisation jaillit d’un cliché en particulier. Il figure ce que l’Anglais exilé traduit dans ses montages, la solitude imposée dans un mouvement perpétuel, le flot continu du temps. Qui passe et ne s’arrête pas, à l’opposé de ce que montre Henri Cartier-Bresson avec sa recherche de l’instant décisif. Avec The Present, série concentrée sur « le point, le focus », Paul Graham reproche à son glorieux aîné et à la photographie en général de chercher « le moment parfait qu’elle pétrifie à jamais », alors qu’« un autre arrive quelques secondes plus tard ».

Pour lui, « la vie ne rentre pas dans un rectangle gelé ». Ses grands formats n’ont d’autre ambition que d’en reproduire les heureux hasards. D’une image l’autre, celui qui prend le temps de les regarder peut tisser ses propres liens et histoires. Devant la devanture d’un fast-food, la chevelure orange (décidément la couleur fétiche de Graham…) d’une vieille dame coule dans le soda bu par une plus jeune sur la photo d’après. Sur un passage piéton, deux hommes traversent successivement. Les deux portraits pourraient montrer le même, fringant et pressé au présent, abattu et traînant dans un possible futur. C’est en cela que se distingue Paul Graham : un photographe pas obsédé par le temps de pose, seulement par le temps, son impression sur nous-mêmes qui en sommes le jouet.

Paul Graham:  Diptych from "The Present"©Paul Graham, 8th Avenue and 42nd Street 17th August 2010 11.23.03am, The Present, 2010-2011 (www.fillesducalvaire.com)

Jusqu’au 9 décembre au Bal, à Paris

Paul Graham a reçu le prix de la fondation suédoise Hasselblad en 2012, les séries A1 – The Great North Road et The Present sont donc exposés à Göteborg jusqu’au 6 janvier.

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