Luc Lang tourmente la langue

Dans les pages de Libération hier, du cahier livres, Luc Lang apparaît voûté, en arrêt, sur la réserve au fond de son jardin à Montreuil. Tout le contraire de son écriture. Pour l’auteur du dernier Mother ou du premier Voyage sur une ligne d’horizon, écrire, tel qu’il le dit à Frédérique Roussel, « c’est travailler à restituer ce temps qui nous traverse ».

 

©Ulf Andersen – ulfandersen.photoshelter.com

 

Pour lui, créer des formes romanesques, c’est aussi « faire apparaître des choses qui nous sont insupportables ». Un point partagé avec Régis Jauffret. Romanciers obsessionnels, Luc Lang et Régis Jauffret semblent animés d’un même combat. Qui n’est pas mené avec les mêmes armes. Avec Cruels, 13 et Microfictions (1),  tous deux ont labouré le champ peu prisé en France de la nouvelle, pour y débusquer l’inhumanité dans le quotidien le plus ordinaire. Mais quand Jauffret module sa haine parodique du contemporain et érige son petit théâtre des horreurs avec des phrases sereines et châtiées, Lang privilégie les électrochocs. Aux concertos doucement impitoyables de l’auteur d’Asiles de fous et Univers, univers, lui préfère le scat. Hache la langue par saccades, entre exclamations et temps en suspension.

C’est que, depuis deux ou trois romans, Les Indiens en fait, paru en 2001, Luc Lang, écrivain musical, également professeur d’esthétique aux Beaux-Arts de Cergy-Pontoise, s’est lancé un défi : briser le tempo lent et satisfait du français pour le malaxer comme de l’anglais, et le « faire aller à la vitesse des nouvelles technologies ». Son roman-fleuve, La fin des paysages, en est une manifestation radicale. Quinze ans après, l’auteur féru de jazz y remixe une de ses propres fictions, Liverpool, marée haute, datant de 1991. Histoire et personnages sont identiques. Pressé d’achever la préparation d’une exposition sur Un siècle d’africanismes, le jeune conservateur Martin Finlay remonte la piste d’un vol d’œuvres d’art qui le conduit sur les troubles pas de son père spirituel, Sir Abel Manson. Explorant un à un les trous noirs de la vie de son mentor, il se perd dans les démêlés d’Abel avec son frère, Jason. Sur ce canevas intime, où infusent les corps et le temps, d’autres points de vue émergent d’un brouillard de texte touffu, sans blancs. L’abondance des points de suspension, l’absence répétée des pronoms personnels et l’enchevêtrement tectonique des phrases rythment une narration aussi envoûtante qu’au bord de l’asphyxie. Une telle mise sous tension de l’écriture pourrait n’être qu’un artifice formel.

Dans la continuité stylistique de La fin des paysages, les dix-sept nouvelles du court recueil Cruels, 13 canalisent l’énergie. Elles accouchent d’une succession de voix d’aujourd’hui traversées par la méchanceté, la mesquinerie, le sadisme. Chacune de ces nouvelles explore la brutalité, l’animalité dissimulées derrière les lois qui régissent la vie, amoureuse, familiale, professionnelle. Luc Lang libère des accès de cruauté presque banals, non pas à travers des corps, mais des regards sans pitié ou implorants, ou une parole déclinant, parfois dans la même histoire, les atours machiavéliques, bouffons et tristes à pleurer que peut revêtir insidieusement le mal dans l’habitacle raffiné d’un 4X4, au sein d’un couple passionné, entre voisins, dans des familles atomisées, lors d’un long entretien d’embauche…

Luc Lang se garde bien de juger ses personnages anonymes. Il empoigne leurs mots, leurs pensées. Il les laisse tordre les conventions à leurs dépens ou leurs profits. Tel ce gardien de zoo laissant un émeu mordre un enfant : « On ne tend pas la main n’importe comment ! comme si le monde était à sa disposition ! non ! le réel ! l’apprentissage du réel ! la fin des rêves ! ricane-je intérieurement… ce matin, sous un soleil éclatant, la 386e victime… » Non, vraiment, tout le monde n’est pas aussi bien armé pour se délecter de la noirceur ambiante.

 

Cruels, 13 de Luc Lang, Stock, 162 p., 16 €.

(1) Microfictions de Régis Jauffret, Gallimard, 1026 p., 25 €.

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