Thomas Ostermeier et la coupable innoncence d’Hedda Gabler

©Arno Declair, 2005 – http://www.arnodeclair.net

 

Des coups de feu. Secs. Rien de tel pour ruiner l’harmonie du conformisme bourgeois. Par deux fois, Hedda Gabler s’adonne à cette passion des armes qui fait tache, et instille un dérèglement chez elle, que son entourage a toujours nié. Les premières balles brisent l’apparat chic de sa prison dorée. Un vase explose, et avec lui, s’ils ne tombent pas encore, les masques se fendillent. La trouble héroïne a tout sacrifié en épousant le pâle Jorgen Tesman, universitaire ennuyeux promis à une belle carrière, gage d’aisance sociale. La vie sage, trop sage dans l’imposante villa est bientôt menacée par le retour de Lovborg, brillant esprit dépravé. L’ancien amant d’Hedda, en dévoilant un livre compromettant, pourrait ravir à Tesman la promotion tant convoitée. D’instinct, en Machiavel sans préméditation, Hedda tente d’enrayer la destinée contraire. La dernière balle souillera une fois pour toutes l’ordre et les codes culturels de ce milieu pas fait pour elle, confit dans sa bienséance.

©Arno Declair, 2005

 

Le regard que Thomas Ostermeier porte sur elle et cette cour qui l’étouffe – on jurerait voir une Marie-Antoinette d’aujourd’hui, celle que Sofia Coppola n’a pas su filmer – frappe par la douceur avec laquelle il enferre l’une des dernières héroïnes d’Ibsen. L’implacable, l’inéluctable de la situation, s’il n’effleure jamais Tesman et sa bande, échappe de moins en moins au spectateur, voyeur malgré lui de ses propres aspirations déçues. Malgré le rapport frontal à la scène on ne peut plus conventionnel, la tension qui circule des acteurs au public s’insinue avec la séduction d’un chant de sirènes bourgeoises, consommatrices cultivées. Dans son entretien avec Sylvie Chalaye, Ostermeier explique que « le choix des matières et des éléments qui vont occuper le plateau sont déterminants, car ils concernent directement le corps des acteurs ». La rencontre entre les deux, plateau et acteurs, « impulse du son, du rythme et une dynamique de jeu ». Cette pulsation régulière, le spectateur l’adopte sans ciller. Jamais Hedda et les autres n’échappent à notre regard, ne trouvent le répit : le plateau tourne, les murs vitrés et le sol réfléchissent tout.

En retour, on ne peut se détourner du miroir qui est tendu par la troupe fidèle au directeur de la Schaubühne de Berlin. D’une rare précision, les gestes camouflent au millimètre la folie sourde d’Hedda, Elle n’en aura que plus de retentissement. Dans le rôle déjà endossé par Ingrid Bergman ou Isabelle Huppert, la jeune et très sûre Katharina Schüttler impose son innocence butée. Une frêle allure oui, mais hypnotique. Gabler pour longtemps. Les cyniques pourraient reprocher à Thomas Ostermeier cette perfection un peu froide. Justement, sa transposition si moderne convoque ce qu’il faut d’artifice pour que l’on interroge nos propres rêves convenus de grandeur, quand s’effondre le modèle de réussite occidental. Avec l’éclat métallique d’une balle, le prodige allemand ne nous montre, d’après Sylvie Chalaye, que les « petits arrangements de conscience », « la comédie sociale » et « les violences du monde que [nous contribuons] à entretenir ».

©Arno Declair, 2005

Du 14 au 25 novembre aux Gémeaux, scène nationale de Sceaux
Les 26 et 27 décembre à la Schaubühne à Berlin

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3 Commentaires

Classé dans Théâtre

3 réponses à “Thomas Ostermeier et la coupable innoncence d’Hedda Gabler

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  3. karine

    on se saurait mieux décrire cette pièce magistrale et cette mise en scène au cordeau…
    karine

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