Habite la machine : comment Heiner Müller vibre en Denis Lavant

Quand Denis Lavant joue Merde pour Leos Carax, d’évidence Heiner Müller est déjà là. Quand il vibre de tout son corps, surtout de toute sa voix, au contact du « plus allemand des écrivains de sa génération » selon Michel Deutsch, il ne surprend pas. Mais marque les esprits par sa manière paroxystique d’habiter la scène de Müller Machines, entre absence entêtante et hyper présence à dessein insupportable.

S’il n’est pas « total », le spectacle que Wilfried Wendling met en sons, en images et en place tente d’embrasser d’un coup toute la geste müllerienne. Sur le plateau, la rencontre entre la danse dans les cordes, les plages bruitistes de musique électro et les rais de lumière blanche rythment un espace-temps que n’aurait pas renié l’auteur de Hamlet Machine. Mais c’est encore l’acteur fan de Boby Lapointe qui représente et fait entendre le mieux la fureur sourde de l’ex patron du Berliner Ensemble.

Plutôt que les premières pièces de Müller, encore laissées de côté, Wilfried Wendling ressort des tiroirs trois de ses textes, trois monologues presque jamais adaptés au théâtre, pour restituer d’une manière arty, un peu comme un happening au fouet à la Factory, le caractère épique de son oeuvre. Paysage sous surveillance, Nocturne et Libération de Prométhée sont autant de scènes, de paysages presque, que l’on découvre en même tant qu’ils sont décrits, tout du moins au début, par la voix-off caverneuse de Denis Lavant. C’est une contrée inconnue que l’on aborde au son d’une fusée au décollage, et la voix guide le regard, le resserre sur une image où un homme et une femme se cherchent, sans que l’on sache si leur rencontre va aboutir à « un meurtre ou peut-être un coït brutal ».

© Maison de la poésie / Béatrice Logeais

La danseuse Cécile Mont-Reynaud prête son agilité à la femme, cet « ange des rongeurs ». Elle descend le rideau de cordes, s’y mouvoie avec souplesse pour mieux attirer l’homme, arborant lui « le sourire de l’assassin qui va accomplir son travail ». Le visage de Denis Lavant tranche peu à peu la forêt de lianes raides, et quelque part l’envoûtement conjugué de son timbre et du texte de Müller se perd, quand il se dévoile tout à fait et se débat en histrion mécanique avec les lanières, où il s’empêtre et échoue à la ramener à lui.

© Maison de la poésie / Béatrice Logeais

Les cordes tombent en amas. Dans le deuxième segment du spectacle, elles découvrent l’homme « peut-être marionnette » ; un pantin, à qui il ne reste bientôt que la bouche « engendrée par le cul ». Bras et jambes arrachées, il hurle. Il n’est, et Lavant avec, littéralement plus qu’un cri. C’est son devenir, non pas machine, mais animal auquel on assiste, secoué par les percussions à l’archet de Kasper T. Toeplitz. Là encore, le texte de Müller, dit d’une petite voix monocorde à la Anna Karina, l’emporte de justesse sur l’univers brutal, à l’outrance datée, que sculpte Wendling.

Il trouve sa pleine mesure dans la réécriture du mythe de Prométhée. Wilfried Wendling le dessine d’un trait plus simple. Les nouvelles technologies se coulent dans une facture quasi archaïque, les roulements de tambour synthétiques de Toeplitz portant la pantomime de Lavant. L’alter ego de Carax mène une sarabande qui restitue dans sa nudité la farce antique de Müller. Heraklès a beau venir libérer Prométhée, l’homme déchu se complaît dans sa souffrance, dans sa « merde », il se fond en elle jusqu’à incommoder les dieux qui l’ont puni, et les pousser au suicide. Sur le devant de la scène, l’acteur suit le même mouvement, la confusion d’un corps tout sec, tressaillant, avec un texte lyrique dans sa trivialité, qui n’a besoin d’autre fracas que lui-même pour remuer les consciences.

Jusqu’au 28 octobre à la Maison de la poésie à Paris
Le 16 novembre au Lieu unique à Nantes
Le 20 novembre à Mende (Scènes croisées)
Le 22 novembre au théâtre de l’Archipel à Perpignan pour le festival Aujourd’hui Musiques
Les 28 et 29 novembre au théâtre de la Renaissance à Oullins
Le 6 avril à Dijon au festival Why Note
Les 19 et 20 mai à Vandoeuvre-lès-Nancy pour le festival Musique Action

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2 Commentaires

Classé dans Théâtre

2 réponses à “Habite la machine : comment Heiner Müller vibre en Denis Lavant

  1. Pingback: Aux Bouffes du Nord, André Wilms réveille le c(h)oeur de Heiner Müller | L'oeil a la main

  2. Ron T

    J’ai vu le spectacle au lieu unique de Nantes. C’est consternant.
    Mais pas seulement parce que le propos est complètement creux. Que la langue d’Heiner Muller est beuglée par un Denis Lavant en roue libre comme s’il s’agissait d’une parodie de théâtre classique, d’une scène du baron de Munchausen, du Seigneur des anneaux ou de Fort Boyard.
    Pas seulement parce que l’omniprésence du son, de la musique et le traitement bruitiste en multidiffusion sont là pour cacher de manière banale le vide du plateau.
    Pas seulement parce que la technique en général révèle un conformisme contemporain (arty) qui se veut formellement expérimental mais qui en oublie la cause de ce choix esthétique.
    Pas seulement parce que la danseuse faire-valoir à qui on sait pas quoi demander dort pendant les 3/4 du spectacle à 4 mètres du sol.
    Pas seulement pour cette voix « à la Anna Karina » qui pourrait faire sourire si on sentait un peu de second degré.
    Mais tout simplement parce que c’est un spectacle qui de mon point de vue manque de travail. A tous les niveaux. Une merde en somme et du foutage de gueule !

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