Nick Flynn : le roman d’un clochard, écrit par son fils

Difficile de lire Contes à rebours, deuxième récit du poète américain Nick Flynn à être traduit en France, sans reprendre le premier, Encore une nuit de merde dans une ville pourrie…, le digérer comme un direct au foie. Encaissons :

© Geordie Wood 2010 (geordiewood.com)

Une ombre plane sur le livre. Pas tant celle d’un père furtif, retrouvé avec distance ; celle du « Grand Roman Américain Invisible » qu’il n’a pu créer. Qu’il portait en lui et l’a rongé. Ce « Grand Roman », Nick Flynn, avec Encore une nuit de merde dans une ville pourrie, l’a composé à la place de ce père clochard : « Aujourd’hui, je me retrouve à écrire un livre sur un père absent qui écrit des lettres à son fils sur le roman qu’il est en train d’écrire. Un roman dont le fils soupçonne qu’il n’existe pas. »

Le premier ouvrage en prose de l’écrivain américain, surtout primé pour ses recueils de poèmes, n’est pas une fiction, mais un récit biographique fait de petites histoires, comme des notes sur une portée. Aux Etats-Unis, l’ouvrage relève du memoir, un genre que Flynn affectionne car, s’il doit « se conformer à la réalité du vécu », il lui « donne une grande liberté d’écriture ». Les six mouvements du texte en témoignent, associant les reliefs d’un journal, des lettres, des dialogues de théâtre, un conte de Noël dévoyé, les compte-rendus d’un registre d’un centre d’accueil de SDF à Boston, des citations d’écrivains (Samuel Beckett, Jean Genet, William Faulkner…), des collages de voix et de vers empruntés au Roi Lear de Shakespeare… Le tout bouscule la chronologie, et forme une « chronique du désastre et de l’absurde » qui concerne aussi bien Jonathan, le père, que Nick, le fils.

Celui-ci opère la généalogie désordonnée d’une lente déchéance familiale sur quarante ans. Nick Flynn se remémore sa vie d’errance avant et après le suicide de sa mère Jody. Une existence où tous les expédients (alcool, joints, un voyage en Europe, étés passés à retaper un bateau à voile…) sont bons pour éviter de « trop penser à ce qui tourne dans la tête : une poignée de cachets, un impact de balle, une chaise fendue. Une chemise de nuit trempée de sang […] Que le temps, ignorant l’absence de ma mère, continue à passer, me consterne. » Où, dans les premiers temps, tout le maintenait éloigné d’un géniteur mythomane, qui fuit la justice pour ne pas avoir payé la pension due et goûte à la prison pour avoir arnaqué des banques. Avant de moisir en chauffeur de taxi, lui qui prétend descendre « du côté de sa mère, de la tsarine disparue » et « en ligne directe, par son père, du premier roi d’Irlande ». Accroché à son rêve d’écrire un classique de la littérature américaine, mais gorgé de vodka, il finit et dort dans la rue pendant cinq ans à Boston.

C’est là que Nick Flynn, qui travaille alors de nuit au Pine Street Inn, « toujours le plus grand asile de SDF » de la ville, le retrouve : « Quelque chose en moi savait qu’il réapparaîtrait, que si je restais assez longtemps au même endroit, il me trouverait ; c’est ce qu’on recommande aux enfants s’ils se perdent. Mais on ne dit pas quoi faire si les deux sont perdus. » Sans complaisance pour lui-même et Jonathan, Nick Flynn tente déjà de reconstituer « un puzzle fait de morceaux de différentes personnes ». Au-delà de ce premier exercice, il interroge la honte éprouvée devant les autres – ses collègues au Pine Street, les amis – d’avoir un père sans-abri. Seul. Livré à soi, car les gens ont « peur de la nature labile du phénomène [SDF, ndlr], qu’ils préfèreraient voir déterminé par la naissance, comme pour les Intouchables en Inde ».

Dégraissé de toute tentation mélodramatique ou voyeuriste, le récit trouve son ton juste dans une scansion sèche, sans apprêt? Nick Flynn, qui s’appelle toujours « un poète », aime « les choses distillées ». Son livre n’a rien d’un nectar réconfortant. Il est au contraire d’une lucidité étonnamment apaisée.

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