Pour Richard Powers, autant en importe le temps

Alors que paraît Gains au Cherche-Midi et Générosité en poche chez 10-18, retour sur Richard Powers et son deuxième roman, Le Temps où nous chantions. D’où subsiste la scène de la rencontre entre Delia et David, duo de solistes d’abord dissonants, qui composent une harmonie périlleuse dans le maelström des manifestants venus écouter Marian Anderson à Washington, le 9 avril 1939.

Charles Aznavour chantait « Le Temps, le temps/Le temps et rien d’autre/Le tien, le mien/Celui qu’on veut nôtres ». S’ils n’avaient été Américains et ne préféraient les lieder, cantates et chœurs, les membres de la famille Strom, héros du deuxième roman traduit en France de Richard Powers, auraient pu faire leur hymne de cette chanson populaire. Le Temps où nous chantions dissèque dans ses moindres tréfonds une utopie romantique. Dans l’Amérique raciste, alors que la Seconde guerre mondiale s’abat sur l’Europe, une femme noire et un homme blanc s’unissent, inconscients, pour créer leur temps à eux. Un temps pour lequel il n’existe « plus d’autre nation que cet Etat souverain à deux », en avance sur l’Histoire car en marge de la ségrégation.

L’alliance « d’un oiseau et d’un poisson » lie Delia Daley, « interdite d’accès dans un pays qui aurait dû être le sien » mais qui a su « voir au-delà d’une telle peau », à David Strom, un physicien juif, seul rescapé d’une famille déportée, qui incarne « la première de toutes les hypothétiques nations du monde à venir composées d’une seule personne ». Aux environs de New York, ils élèvent trois enfants dans le culte exclusif de la musique, une « malédiction » érigée en bulle protectrice. Jonah et le narrateur Joseph tout d’abord. Deux frères au destin lié, un pied tout juste en dedans, l’autre bien en dehors du combat pour les droits civiques et des émeutes raciales. Dans l’ombre, Joseph au piano accompagne Jonah, chanteur exceptionnel à la carrière lyrique météorite. Lui, « un bronzé vaguement sémite », « un môme métissé qui chante de la musique sérieuse », possède une « voix [qui] semble assez forte pour guérir le monde de tous ses péchés ». Mais l’expérience des parents Strom est vouée à l’échec : « Le monde ne tient pas à être guéri. » Ni noirs, ni blancs, Jonah et Joseph ne peuvent défendre leurs « propres couleurs » et répondre, dans une société si catégorisée et délimitée, à une question : « Faut ben qu’on soit quelque chose, hein ? C’est quoi ce quelque chose ? ». Ruth, la petite sœur, a elle choisi son camp, honteuse « de ses hommes » qui vivaient « sans lendemain et sans passé non plus ». La famille éclate. En avance sur son temps, pas dans la bonne tonalité de l’époque.

Inspiré par un documentaire sur la cantatrice noire Marian Anderson, qui, le jour de Pâques 1939, a charmé un public fervent de 75 000 personnes sur le mall de Washington quand l’entrée des salles de concert lui était refusée, Richard Powers distille sur cinquante années une ode au métissage contrariée. Associant dans le même mouvement musique, physique quantique et histoire sociale, il émet que « la race, la couleur de peau, ça n’existe pas. La race n’existe que si tu arrêtes le temps. Si tu fais du passé une origine, alors tu figes l’avenir. La couleur de peau est […] un processus en mouvement. Nous nous déplaçons tous selon une courbe qui se brisera comme une vague et nous reconstruira tous. »

Ecrivain démiurge, il manipule le temps du récit comme dans son premier roman, Trois Fermiers s’en vont au bal. Il le dit lui-même, Le Temps où nous chantions est construit tel un « rondo ». Au fil de la mémoire narrative de Joseph, la trame principale est entrecoupée de « divertissements » qui la nourrissent. Intime, savante ou politique, la partition de Powers dresse la généalogie d’un rêve admirable et défait, qui suit la citation de Marcel Proust, en exergue des Trois fermiers s’en vont au bal : « Une bonne partie de ce que nous croyons […] avec un entêtement et une bonne foi égale vient d’une première méprise. »

(Version légèrement remaniée d’un article paru dans Tribune de Lyon en mars 2006)

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