Avec « La Curva », Israel Galvan pousse le flamenco au crime

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© Mario Del Curto (delcurtomario@gmail.com)

« Tu es poussière et à la poussière tu retourneras » (Genèse 3:19). La Curva, spectacle expérimental du danseur sévillan Israel Galvan, récite le credo à la lettre. Son moment fort, l’image qui reste, est ce galop dans une nappe de poudre blanche, de la farine (?), autour de laquelle le bailaor aura tourné si longtemps. L’esprit libre du flamenco déchaîne ses zapateados et ses passes de torero dans cette couche qui atténue tout écho, tout fracas. Elle s’envole et l’enrobe d’une nuée de spectre. La scène rappelle deux chapitres du précédent – et seul, jusque là – spectacle que j’ai pu voir de lui, le dantesque El Final de este estado de cosas, redux. En prologue, Galvan, masqué, dénudé, traçait du pied une prière souple dans un carré de sable, comme échappé d’un jardin zen. Plus loin, il martyrisait un double plancher articulé, d’où s’évacuait un nuage de poussière. Dans La Curva, ils se confondent. Le plancher a disparu, le carré est pulvérisé, et le nuage enfle, enveloppe Galvan par volutes ; il en ressort squelette aux pieds nus.

L’image figure ce qu’est La Curva : une danse de la mort. Qui aspire le suc des créations passées de son auteur, les tue pour porter le geste plus loin. Là où le flamenco ne va pas, ou peu. C’est bien le propos d’un ballet démembré, (trop) plein de vides et de bouffées de chant, de cordes de piano maltraitées et de pas martelés à un rythme plus ou moins frénétique. A l’origine, La Curva s’appelait Tabula Rasa. Pour Israel Galvan, le spectacle devait illustrer ce temps de la création où l’artiste « tourne la page », nettoie ce qu’il a fait auparavant et repart de zéro. Est-ce si simple de le faire dans un genre aussi codé et bloqué dans sa tradition que le flamenco ? Résolument lui ne cesse de chercher des ouvertures, des failles dans son histoire.

Il part cette fois de Vicente Escudero, tuteur avéré, et de son passage à la Courbe, petit théâtre parisien, en 1924, pour mener sur scène une enquête sur ce qu’est le flamenco. Cela relève presque de l’expérience chimique. Le procédé fascine, et limite aussi, par sa cérébralité théâtralisée, l’exaltation ressentie devant, par exemple, El Final…. Galvan isole les composants du flamenco (assis à une table, Inès Bacan délivre ses complaintes, et Bobote ses exclamations ; Galvan lui bat la mesure avec tout ce que la nature lui offre, des dents aux orteils). En évacue même certains, dont la musique. Et les frotte à des éléments extérieurs (les percussions de Sylvie Courvoisier au piano préparé) pour voir comment ils réagissent entre deux pauses.

Dans l’ersatz de décor, esquisse d’une taverne andalouse, Israel Galvan ne revêt pas le costume de laborantin, mais celui d’un marlou. Une petite frappe fière de son coup et humble à la fois, arrachant le flamenco de la gangue dans laquelle il végète, pour le disperser dans l’espace et prendre le temps d’en recueillir, un à un, les grains.

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© Mario Del Curto (delcurtomario@gmail.com)

Du 16 au 18 septembre au TNP à Villeurbanne, pour la Biennale de la danse
Le 21 septembre à l’Espal au Mans, pour le festival Autre Regard
Le 27 janvier au Hangar 23 à Rouen
Le 22 février au théâtre des Louvrais à Pontoise
Les 29 et 30 janvier au Manège de Reims
Les 24 et 25 mai au CNCDC de Châteauvallon à Ollioules
Les 28 et 29 mai à la scène nationale de Bonlieu à Annecy

Pour mémoire, voici l’article écrit sur El Final de este estados de cosas, redux, paru dans l’hebdomadaire Tribune de Lyon en novembre 2010 :

Quand il danse, Israel Galvan aime « être seul ». Pas simple quand on pratique, ou plutôt décalamine, comme lui le flamenco. Le Sévillan pur sucre se rêve « sans chant, sans guitare ». Il a déjà osé cette crudité dans La Edad de oro en 2005, un solo où son corps est le seul instrument, où chaque geste est pesé, en suspens, sans rien céder au déchaînement typique du flamenco enkysté dans sa frénésie, son folklore depuis Franco. Avec ce Final d’enfer déposé pour la première fois en France, à Montpellier et Avignon, en 2009, il transporte le genre encore ailleurs. Confirmant son image de « martien » dans un milieu traditionaliste, qui, pas effrayé, le porte aux nues.

Tout iconoclaste qu’il est, Galvan ne vient pas de nulle part. Lui qui s’espérait footballeur, au Betis, est un enfant des cabarets andalous, le fils de deux légendes orthodoxes du flamenco, Eugenia de los Reyes et José Galvan. Ces parents encombrants le considèrent « comme quelqu’un de très étrange », capable de danser pieds nus, de se travestir, de revivre La Métamorphose de Kafka ou toute l’histoire de la tauromachie dans le solo Arena. Autant de sacrilèges pour les aficionados, qui pourtant le couvrent de récompenses. C’est que dans un même mouvement, ce génie au physique chiche ramène le flamenco à sa forme la plus archaïque et le projette dans une recherche des plus contemporaine et sophistiquée.

Un miracle pour le spectateur, renouvelé et amplifié à chaque apparition. Dans El Final…, il lâche la bride à toutes ses audaces. Ce spectacle foudroyant est né d’une vidéo où l’on voit son amie et élève libanaise, Yalda Younes, littéralement danser sous les bombes, en l’occurrence celles lancées par Israël sur le Sud-Liban à l’été 2005. Depuis cette colère libérée et canalisée, Israel Galvan imagine une cérémonie, sarabande macabre sans être funeste, recueillant et exorcisant tout à la fois les souffrances du monde. En trois tableaux, il se permet de relire L’Apocalypse selon Saint-Jean. De façon très personnelle, piochant dans la prophétie de fin du monde des humeurs contraires, traduites en une variété de pas irréelle. S’enchaînent un prologue muet, où Galvan emprunte au butô des tracés souples dans le sable ; une vision du cataclysme contenue dans une frappe de pied électrique sur un plancher articulé mis en poussière ; une évocation de Babylone, cette femme ultime, écartelée par une tarentelle ; une expérience sourde de la terreur, par laquelle, en arrêt, il se mesure au chant et larsens combinés de la sirène Inès Bacan et d’un improbable combo hard rock ; et un final à couper le souffle, où le plus stupéfiant des bailaors se joue de la mort, de tout son être, à même le cercueil. Ultime blasphème.

Baigné des incantations de sa terre, les seguiriyas, saetas, villancicos et autres verdiales, Galvan dépasse les limites de son art. De mémoire récente, on n’a pas vu de danseur plus libre « d’exprimer tout ce que [son] corps dissimule ».

A noter : le documentaire Israel Galvan, l’accent andalou, réalisé en 2009 par Maria Reggiani, dit presque tout des influences, complices et folles inspirations de ce « danseur des solitudes » tel que l’a surnommé le philosophe Georges Didi-Huberman.

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